ACTE TROISIÈME
Et alors ?.…
ANDRÉ
Il a juré.
Ah! le misérable! je le reconnais bien là.
ANDRÉ
Que voulez-vous dire ?
Qu'il a voulu vous voler votre sœur et votre fortune, et votre bonheur, et le repos et la dignité de votre vie à tous deux. M. de Thauzette vous a menti, menti, impudemment, et sans doute il a cru être chevaleresque. Ces mensonges-là, c’est l'honneur des hommes qui ont volé l'honneur des femmes! — Ah! tant qu’il ne s’est agi que de moi, j'ai pu étouffer mon secret dans le fond de mon cœur ; j'ai pu me sacrifier sans rien dire, comme je viens de le faire tout à l’heure et par amour pour mon père qui ne sait rien et par amour et par respect pour vous qui êtes le plus noble des hommes; mais du moment qu’il s’agit de votre sœur que vous m'avez confiée, de cette pure et innocente enfant, de l'innocence et de la pureté de laquelle on abuse jusqu’à la rendre insoumise envers vous et ingrate envers moi, je dis tout. J'ai été la maitresse de cet homme. Comment une fille comme moi a-t-elle pu se dégrader à ce point! J'ai cru être héroïque! La veille de son duel avec M. de Fulvières, de ce duel dont vous étiez témoin, il m'avait tout raconté. Avait-il son but? Je n’ai pu résister au désir de le voir, peutêtre pour la dernière fois; il pouvait être tué le lendemain. J'étais irréprochable, je le jure, et comme je l’assurais de mon amour, il m’a demandé, en m'appelant sa femme, la preuve de cet amour, pour le faire plus fort contre son adversaire, pour avoir une raison de vivre! J'ai joué toute ma vie sur mes craintes pour la sienne. Il à
survécu, il a même failli tuer un honnête homme, et il m’a abandonnée. Ah! le lâche! Ah! l’infâme!
Plus bas, plus bas!
Eh! que m'importe maintenant! Ma vie est finie après un pareil aveu. Si mon père m’entend, eh bien ! il me tuera. Le grand malheur! Heureusement, il n’a rien su autrefois ; il ne m’a pas tuée, il y a quatre ans, et aujourd’hui je puis sauver votre sœur. Oh! Le misérable ! Le misérable! Que ça me fait du bien de pouvoir le crier devant. quelqu'un. Quatre ans que j'étouffe, quatre ans que nous nous regardons en silence, ma mère et moi, sans oser nous parler du passé. Ma pauvre mère à laquelle j'ai été forcé de tout avouer, dont les cheveux sont devenus tout blancs en quelques jours. Ah} mon Dieu! mon Dieu!
Elle se laisse tomber sur une chaise et sanglote, la tête dans ses deux mains. ANDRÉ.
Vous savez, n'est-ce pas, que ce secret est à jamais enseveli au plus profond de mon cœur.
Mais oui, je le sais; vous n'êtes pas de ceux qui ont besoin de dire ces choses-là. Mais ce n’est pas tout. S'il s'en était tenu à cet abandon, tant pis pour moi; je n'avais qu'à me défendre. Il ne m'a pas épousée avant, pourquoi m’aurait-il épousée après? Nous savons toutes que c’est comme ça, et nous tombons tout de même. Nous n'avons pas d’excuses. On nous méprise; on nous repousse, on fait bien, et l’homme qui nous a vues si faibles avec lui n'a pas de raison de croire à notre vertu avec d’autres. Mais l’innocent, celui qui n’a rien fait de mal, celui-là, on l'aime, on le protège, on ne
l’abandonne pas, on a pitié de lui, on se souvient, ne fût-ce qu'un moment, qu'il vient du fond de vos entrailles. Quand la femme qui va être mère vous apprend ce malheur dont elle accepte toutes les conséquences, on ne l'épouse pas, c’est convenu, mais on la soutient, on la console, on lui promet assistance, onest là quand elle va donner la vie à votre enfant et qu'elle peut en mourir ; on ne se sauve pas comme un voleur; on ne la laisse pas se débattre toute seule dans la honte, dans la douleur et dans l'épouvantel! Oh! cette petite chambre de village, cette nuit d’hiver, ces larmes de ma mère, ce premier cri de cet enfant! Il y a encore de bonnes gens. Ma mère avait écrit à une vieille amie, en l’appelant pour un malheur secret. Elle est venue, elle nous a emmenées avec elle. Mon pauvre père ne se doutait de rien; il ne me croyait que malheureuse et mourante. Comment aurait-il soupconné une fille qu’il adorait, à laquelle il n'avait donné que des exemples d'énergie, de droiture et de probité? — Eh bien, voilà! c’est fini, vous savez tout, vous n'allez pas donner votre sœur à cet homme-là.
ANDRÉ
Et cet enfant, qu’est-il devenu?
Ah! oui, c’est juste. Vous m’aimez, vous voulez tout savoir, pour souffrir davantage et pour m’aimer moins. L'enfant, notre vieille amie, — elle est morte depuis, — l'enfant, elle l’a amené à Paris sans nous. Il ne fallait pas qu’on nous rencontrât jamais avec lui. Il y a des mères qu’on ne doit pas voir à côté de leur enfant, c’est défendu. Tu as aimé, tu as été confiante, tu es devenue mère, c’est un crime, c’est comme ca! (Avec un cri de colère et de révolte.) Ah! — Il était à quelques lieues de Paris, chez une nourrice; nous allions le voir de temps en
temps, ma mère et moi; ma mère cachait ses beaux cheveux blancs sous des cheveux noirs et moi les miens sous des cheveux roux pour ressembler à la première fille venue. Il était beau; ilavait déjà un an ; il nous reconnaissait quand nous arrivions; il avait l’air de comprendre, ilnous souriait, il faisait aller ses petites mains et ses petits pieds. Nous donnions tout ce qu’il fallait, mais cette nourrice, elle ne l’aimait pas; il n’était pas soigné comme par sa mère. Elle n'avait que de la curiosité, cette femme, elle aurait voulu savoir pour gagner davantage. Chacun son intérêt. Alors il est mort. Il me regardait en mourant, ce pauvre petit. Maman et moi nous l'avons bien embrassé, bien habillé tout en blanc, puis nous l'avons couché dans son dernier berceau avec des roses et tous ses petits jouets, et nous l'avons accompagné jusqu’au bout. Il n’y avait que nous, on nous regardait. Il est dans le cimetière de Colombes. Depuis que nous sommes ici, nous n'avons pas pu y aller, mais il a toujours des fleurs. Le jardinier en à soin, c’est un bon homme. Et puis un seul nom sur la pierre, un nom de baptême, Jean, le nom de maman. (Elle pleure en tournant machinalement son mouchoir entre ses mains, et voyant qu'André pleure:) Vous pleurez! merci. Il n’y a que vous et maman qui ayez jamais pleuré avec moi.
Elle Jui prend la main et se laisse tomber dans ses bras.
BRISSOT, qui est entré sur ces derniers mots, se contenant tant qu'il peut. À Denise.
Va-ten!
DENISE, tombant à genoux, en attendant qu'il la frappe. Mon père!
BRISSOT, d'une voix sourde et de plus en plus menaçante.
Va-t'en! va-ten!
Denise se précipite vers la porte avec le geste d’une résolution désespérée, André se jette entre elle et la porte, et la retient.
Où allez-vous?
BRISSOT
Je vous demande pardon, monsieur le comte, d’avoir introduit dans votre maison des gens comme nous, mais je ne savais pas, j’ignorais. Voulez-vous bien accompa- &ner mademoiselle jusqu'auprès de sa mère. Inutile qu'il y ait plus de drames qu’il n’y en à. Je vais mettre en ordre tous les papiers dont vous aurez besoin quand je ne serai plus ici. Allez, monsieur le comte, allez, je vous
en prie.
André sort avec Denise.