ACTE PREMIER
THÉRÈSE
Tâche donc d’être sérieuse.
Pourquoi faire? Au fond, qu'est-ce qu’il y a de sérieux dans une vie où l’on entre sans le demander et d’où l’on sort sans le vouloir. Durant une quinzaine d’années, nous autres femmes, nous pouvons avoir quelques distractions et quelque empire, et tu ne veux pas que nous en profitions? Jusqu’à notre mariage, nous ne pouvons rien regarder ; à notre deuxième enfant, on ne nous regarde plus; nous avons bien le temps de nous ennuyer jusqu’à vingt ans et de nous désoler après quarante. Jai vingt-deux ans.
Et tu n’as qu’un enfant.
Combien veux-tu que j'en aie? Je ne suis mariée que depuis un an dix mois et sept jours. Je ne peux pas en avoir cinq comme toi.
THÉRÈSE
Dont deux jumeaux.
Quelle horreur ! Et tu les as tous nourris ?
THÉRÈSE
Tous.
Même les jumeaux?
THÉRÈSE
Même les jumeaux.
Miséricorde! Et ton mari, qu'est-ce qu'il faisait ?
aÿ4 l FRANCILLON.
THÉRÈSE
Il faisait ses affaires; il gagnait de l’argent pour les petits.
Cest juste; le tien est occupé. Tous les bonheurs! C'est égal, tu n'étais pas jalouse ?
THÉRÈSE
Je n’avais pas le temps d’être jalouse.
Tu ne l’aimes donc pas ?
THÉRÈSE
Qui?
Ton mari, le baron Smith, — Alfred.
THÉRÈSE
Si, je l’aime; mais il y a des moments pour ça.
Moi, j'aime le mien toujours.
THÉRÈSE
Tu ne t’en tireras jamais. Un mari n’est pas un amant.
Pour moi, ça ne fait qu'un.
THÉRÈSE
Bon pour commencer; mais, une fois mère, si tu n’es pas mère avant tout, tu es perdue. Sois avec ton Lucien comme je suis avec mon Alfred. Alfred me dit qu'il m'aime ; il fait tout ce qu’il faut pour me le prouver. J'ai de beaux enfants bien sains, qu’il adore, à chacun desquels il aura gagné. un million, que veux-tu que je demande de plus ? Il me dit qu’il va à son bureau, qu'il va
LE Se
à son cercle, qu’il va voir ses amis, jele crois. Les hommes ont des façons de s'amuser à eux qu'il faut accepter.
- Ils ont ce qu'ils croient des passions, ce qu’ils appellent
des besoins, tout bonnement des habitudes. Ils hésitent -assez à devenir des maris, pour que nous les ménagions
quand ils s’y décident. Moi, je ne demande jamais au mien où ila été; il me raconte tout ce qu'il veut et je suis convaincue, ou tout au moins j’en ai l'air, qu'il ne me trompe pas. Les hommes, ma chère, c'est comme les cerfs-volants, plus on leur rend de corde, plus on les tient. Quand Alfred est par hasard de mauvaise humeur, — c’est bien rare, — je lui dis : « Vous vous ennuyez à la maison : allez diner avec vos amis. Allez faire le joli cœur avec des dames quelconques; ça vous distraira. Je resterai avec les enfants. » Il m'embrässe; il y ya ; il passe sa mauvaise humeur sur les autres; il dit toutes les bêtises que les hommes aiment à dire le soir, et il me revient à une ou deux heures du matin, tout frais, tout neuf.
Comment le sais-tu ?
THÉRÈSE
I1 me réveille.
FRANCINÉE.
Voilà. Le mien aussi va diner avec ses amis et ces dames, probablement, mais il ne m'en ditrien et ce n’est pas moi qui l’y envoie; il rentre aussi à deux ou trois . heures du matin, plutôt quatre, seulement il ne me réveille pas.
THÉRÈSE
Profite de ca pour te refaire et pour engraisser. Il est bon aussi d’être un peu grasse; c'est toujours plus prudent.
Tu m’agaces avec ton sang-froid; tu vis sur une table de Pythagore : deux et deux font quatre.
THÉRÈSE
Heureusement.
Moi, je me mange le sang.
THÉRÈSE
Ah! j'ai bien vu ça, ce soir. Ta gaieté était trop nerveuse pour être sincère. Voilà pourquoi je tâche de t’inculquer un peu de bon sens.
Lucien me trompe, j’en suis sûre.
THÉRÈSE
Conte-moi la chose ; nous aviserons.
Quand Gaston a été sevré, je suis venue annoncer la nouvelle à Lucien. Il y a de cela huit jours. Eh bien? ÿ FRANCINE.
Eh bien, il m'a embrassée sur le front et il m’a dit : « Tant mieux, chérie! tu vas pouvoir dormir maintenant. » — Et il est allé chasser avec son père. Ils sont revenus ce matin seulement.
THÉRÈSE
Qu'est-ce que tu vois de mal à ça ?
Comment, ce que je vois de mal ? Je suis sûre qu'il y
a quelque chose. Tu l'as vu à table. Il était maussade ; il ne parlait pas.