‹ Théatre complet (volume 2)Chapitre 13 sur 208 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

encore pensé à ces moyens-là, J'espère bien n’y penser jamais.

JEAN

Comme je t'aime! Tu es ce qu’il y a de plus beau et de plus étrange au monde. Tu as sur moi un pouvoir surhumaiïn. Je ne pense qu’à toi, je ne cherche que toi,

. je ne rêve qu’à toi. Quand je te soupçonne, c’est que je

’aime. Quand tu n’es pas là, je ne vis pas; quand je te retrouve, je tremble comme un enfant. Je t’en supplie, ne joue jamais avec cet amour à la fois profond et inquiet. Je ne te demande pas de m’aimer plus que tu ne peux aimer, mais n’en aime pas un autre plus que moi, Tu ne sais pas, je ne sais pas moi-même ce qui pourrait

en résulter. Quand je pense à l'avenir, j'ai le vertige.

(D'une voix basse et chaude.) Je t'adore! je t'adore! Pendant les derniers mots, Nourvady est rentré en scène, il a regardé Jean ef Lionnette, et il prend son chapeau. Godler et Trévelé le suivent.

LIONNETTE, à Jean.

Ne parle pas si bas, on t’entendrait!

JEAN

Embrasse-moi, alors.

LIONNETTE

Comment, que je t'embrasse! Ici!

JEAN

Ici!

LIONNETTE

Devant tout le monde ?

JEAN

Devant lui.

LIONNETTE

Encore! Prends garde, tu lui fais bien de l’honneur. JEAN.

C’est une idée que j'ai.

LIONNETTE

Tu le veux?

JEAN

Oui.

LIONNETTE

Tule sais, il ne faut me défier de rien.

JEAN

Je t’en supplie.

LIONNETTE

Une fois, deux fois, trois fois. (L'embrassant sur les deux joues.) Tant pis pour toi! Tiens!

GODLER, riant.

Hé! mes amis, hé! Vous avez décidément une manière à vous de recevoir. LE DOMESTIQUE, entrant.

On demande monsieur le comte.

GODLER.

Trop tard, mon garçon, trop tard. Il fallait arriver une minute trop tôt.

LE DOMESTIQUE

Monsieur dit?

. GODLER.

Allez, allez! Ce serait trop long à expliquer.

JEAN, au domestique.

Qui est-ce qui me demande ?

LE DOMESTIQUE

Cest un clerc de M° Richard.

JEAN

Cest bien, j’y vais. (A Godier et à Trévelé.) Je reviens tout de suite. *

Me

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GODLER.

Faites donc! faites donc!

Godler et Trévelé accompagnent un peu Jean dans la chambre au fond où ils restent à causer quelques instants en vue du public, et quand Jean est sorti, ils s’y promènent pendant la scène de Lionnette et de Nourvady. +

NOURVADY va à Lionnette, son chapeau à la main. Adieu, comtesse.

LIONNETTE

Vous nous quittez, monsieur ?

NOURVAD Y. "

Oui, votre maison est dans une agitation visible. 11ÿ à

moins d’indiscrétion à s’en apercevoir qu’à rester.

LIONNETTE

Quand vous reverrons-nous ?

NOURVADY.

Jamais !

LIONNETTE

Vous partez?

NOURVADY.

Non, mais je ne viendrai plus ici.

LIONNETTE, riant.

Vous avez mal diné?

NOURVADY.

Faites-moi l'honneur de m’écouter jusqu’au bout.

GODLER, à Trévelé, en voyant Lionnette se rasseoir et Nourvady se rapprocher d'elle.

Allons bon ! à l’autre maintenant.

Je vous aime. (Mouvement de Lionnette.) Vous le savez, et

vous avez dû prévoir que je vous le dirais un jour l

PA

LIONNETTE

Oui, il n’y a pas cinq minutes que nous en parlions, mon mari et moi.

NOURVADY.

Ne riez pas. Vous sentez, au ton de ma voix, que je suis très sérieux. Je vous aime passionnément. Vous ne m’aimez pas, vous ne pensez même pas à moi ; il est pro bable que vous ne m’aimerez jamais. Je n’ai rien de ce qu’il faut pour troubler une femme comme vous, — excepté la fortune.

LIONNETTE, se levant pour se retirer.

Monsieur !

NOURVADY.

Patience! Je ne puis pas avoir l'intention de vous manquer de respect, puisque je vous aime. Vous êtes. ruinée, irréparablement ruinée. Vous pouvez accepter, il est vrai, les propositions que madame de Spadetta vous fait faire et vous libérer de cette facon. Ce ne serait plus la dette, mais ce serait la gêne et peut-être la misère, sans compter que ce serait un grand chagrin pour

Ca

vous de vous séparer de certaines lettres, chagrin que”

quiconque vous aime doit vous épargner.

LIONNETTE, se rasseyant.

Comment savez-vous cela ?

NOURVADY.

Avec de l’argent, on sait tout ce qu’on veut savoir, surtout quand madame de Spadetta peut fournir les renseignements dont on a besoin. Vous souvient-il, comtesse, qu'un jour, passant dans les Champs-Élysées avec votre mari et moi, vous avez remarqué, au numéro 20, un hôtel dont on venait d'achever la construction, il y a de cela quelques mois.

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