ACTE PREMIER
échange de quoi, ledit mari s'engage à tenir fidèlement ses associés et amis au courant de tous incidents, péripéties, impressions bonnes ou mauvaises résultant du mariage, afin que ceux-ci puissent décider sur renseignements exacts et personnels s'ils doivent s’y aventurer à leur tour ou se maintenir dans le célibat. Telle est la pensée morale, tels sont les statuts secrets de notre confrérie. Qu’en dites-vous, chère madame ?
THÉRÈSE
Que la pensée est peut-être ingénieuse, originale, spirituelle même, si vous voulez, mais finalement inutile. Si vous étiez de mon sexe, au lieu de n’être que du vôtre, vous sauriez que quels que soient les mœurs, le milieu, les apparences, les formes extérieures des sociétés, la femme reste toujours la femme, qu’elle arrive toujours au mariage et même à la faute, avec un idéal toujours le même: être aimée; que, dans son ignorance des réalités, quelques renseignements sans preuves que. lui ait donnés un entourage frivole et quelquefois dangereux, je vous l'accorde, elle est affamée de tendresse et de respect, et que la seule combinaison qui ait chance de réussir avec elle dans le mariage, c’est toujours et tout bêtement l'amour! Cela est éternel, comme la joie que cause aux plus mélancoliques un beau soleil d'été et aux plus corrompus le sourire d’un enfant; cela est né avec notre monde et cela lui survivra pour en créer d’autres. Quant à vouloir, si on a été maladroit, injuste, infidèle, quant à vouloir, le moment psychologique venu, lutter de finesse ou de ruse avec une femme décidée à prendre ses revanches, n’y comptez pas, mes enfants, comme dit Francine. Leshommes auront beau s'associer, ils ne seront pas de force. (A Lucien.) Croyez-moi, mon cher monsieur de Riverolles, vous avez une femme jeune, jolie, irréprochable, intelligente, un peu excentrique, mais de fière
et noble race. C’est un petitcheval de sang avec lequel il
faut avoir la main légère. Elle vous aime. Ce que vous appelez aimer mal, c’est aimer ceux qui n'aiment pas. Si vous ne l’aimez pas (Parlant plus bas.) faites du moins tout ce que vous pourrez pour qu’elle croie que vous l’aimez. | A force de le lui faire croire, vous le croirez vous-même.! L'amour vous viendra peut-être à la longue, par surcroît, comme la grâce, sans que vous l’ayez mérité autrement que par l'intention et la patience. (Haut.) Là-dessus, je vais retrouver mon mari et mes cinq enfants. (Elle remonte.) (4 Lucien.) Vous direz à Francine... (Francine entre.) Ah ! la Voilà! (A Francine.) Tu arrives bien : je m’en allais. (rite l’embrasse.) Ton fils dort?
FRANCINEe Annette m'a renvoyée quand il a été endormi; elle m'a dit que cela ne me regardait plus.
Je vais les embrasser tous les deux. Tu es plus calme?
Oui. Ta voiture est-elle là ?
THÉRÈSZ.
Depuis une heure.
STANISLAS
Nous allons vous y conduire, chère madame.
THÉRÈSE
Tous?
HENRI
Tous! Vous n’aurez jamais une escorte assez digne de vous, Thérèse et Francine s'éloignent en causant.
STANISLAS, à Lucien, Adieu. À demain.
COMPNS