ACTE DEUXIÈME. 309 HENRI
A un plat nouveau ?
ANNETTE
- Non, monsieur, à des choses moins sérieuses.
HENRI
Et à quoi pensiez-vous ?
ANNETTE
Je pensais qu’il fait ce que nous appelons, nous les gens heureux, une belle journée; que Francine et moi nous allons patiner au bois de Boulogne, ce qui est certainement une des grandes joies de ce monde, mais qu'il y a quatre ou cinq degrés au-dessous de zéro, et, par conséquent, bien des gens qui ont froid sans pouvoir faire de feu et qui ont faim sans pouvoir manger. Je cherchais une combinaison pour qu’il n’en fût plus ainsiet je ne trouvais pas. Voilà à quoi je pensais, monsieur. Vous voyez que cela ne touche à la cuisine que bien indirectement et par son côté le plus défectueux. Vous n'êtes jamais triste, vous ?
HENRI
Mais si, mademoiselle, non seulement de ma peine à
moi, mais aussi quelquefois de la peine des autres.
ANNETTE
Je vous ai toujours vu gai.
Parce que, quand on vient voir les gens, il ne faut pas les ennuyer de ses tristesses.
ANNETTE
Alors je vous ennuie?
HENRI
Les tristesses d’une jeune fille, surtout quand elles n’ont pas d'autre cause que la bonté de leur cœur, sont
charmantes, passent vite, et c’est un grand honneur d’e être le confident. Avant ce soir, vos pauvres sauront c que. vos tristesses leur rapportent. Permettez-moi d’a
jouter mon offrande à vos aumônes.
Il dépose son offrande sur la table.
ANNETTE
Merci. Mais je n’ai pas que ces tristesses-là.
Seulement, les autres, vous les gardez pour vous.
ANNETTE
Il ne faut pas ennuyer les gens.
HENRI
Dites-les-moi.
ANNETTE
Me répondrez-vous sérieusement?
HENRI
Sérieusement.
ANNETTE
Quoi que je vous demande?
HENRI
Quoi que vous me demandiez.
ANNETTE
Votre parole ?
HENRI
Ma parole.
ANNETTE
La vraie ?
HENRI
La seule qu'on puisse donner à une personne comme vous.
ANNETTE
Eh bien! je veux vous demander trois choses.