ACTE DEUXIÈME
ANNETTE
Sans être du xvi° siècle ni des colonies, vous voyez que c’est encore possible.
Elle est demeurée fidèle à ce souvenir et n’a jamais voulu se remarier. Elle s’est consacrée entièrement à moi. Alors, je me suis consacré à elle. Je me suis mis à l’aimer tant, je la voyais si parfaite, que j'ai oublié de me marier.
ANNETTE
I1 vous semblait, avec ce que vous saviez, que vous ne trouveriez pas une seconde femme comme elle.
HENRI
Peut-être.
ANNETTE
Et si vous la perdiez?
HENRI
I1ne se passe pas de jours sans que j'y pense.
ANNETTE
Elle aurait dû y penser aussi et vous chercher une femme qui luiressemblât. Elle l’aurait peut-être trouvée, elle, à moins.
HENRI
A moins ?.…
ANNETTE
A moins que vous n’aimiez une personne que vous ne pouvez pas épouser... (Un temps, pendant lequel Henri regarde Annette, comme pour deviner où elle veut en venir). Vous vous taisez, pour me faire comprendre que la chose dont je parle fait partie de celles que je ne dois pas savoir. Maïs rien que les livrets d’opéra suffiraient à nous apprendre qu'il y à quelquefois des amours contrariées. Du reste, aujourd’hui, je parle à tort et à travers. N'importe, la vie est
bien compliquée. Bref! si vous aviez une sœur, que lui souhaiteriez-vous ? ne
HENRI
Je lui souhaiterais de vous ressembler, mademoiselle.
ANNETTE
Encore une phrase pour tout le monde! Ce n’est digne. ni de vous ni de moi ce que vous me répondez là.
HENRI
Eh bien, mademoiselle, si j'avais une sœur, qu’elle vous ressemblât, j'y tiens, et qu’elle me demandât sérieusement conseil sur la vie, je lui prendrais la main.
Anvette lui tend sa main sur la table, qu'il ue prend pas.
ANNETTE
Eh bien, — prenez.
HENRI, lui prenant la main.
Et je lui dirais : Oui, l’amour existe, et comme tu es jeune, intelligente, honnête, tu as tout ce qu'il faut pour inspirer l’amour et pour l’éprouver toi-même; mais, en plus, avec les qualités que tu as reçues de la nature, tu as reçu du hasard et de là société des privilèges refusés à la plupart des femmes : tu es jolie, tu es noble, tu es riche. Si tu avais encore l’amour que tu rèves, ce serait une injustice dont tu serais peut-être réduite à te cacher et dont les autres auraient le droit d’être jaloux, car le bonheur complet n’est pas de ce monde. Je ne te dirai pas comme ton confesseur ou comme Hamlet, l’un avec sa foi, l’autre avec son doute : Entre dans un couvent. Non;tu peux avoir une autre mission à remplir contenant peut-être autant de résignation et d'utilité, mais ne demande pas à l'amour plus qu'il ne peut donner. Demande-lui, par le mariage, le moyen d'accomplir ta destinée naturelle, et, s’il t’apporte la maternité, tienstoi pour satisfaite; sois indulgente à l’homme et sois