ACTE DEUXIÈME
ANNETTE, après un temps.
.… Il y a encore mon frère: mais, si mon frère savait
ce qu’il faut savoir, il est probable qu'il ne laisserait pas sa femme toute seule comme il a fait hier après votre
* départ. Il y a aussi notre père qui nous aime bien, que
j'aime beaucoup, qui me donne tout ce que je puis désirer et même au delà, mais qui est demeuré plus jeune que moi, non seulement de caractère, mais je crois vraiment d'âge; et la chasse à l'automne, le monde l'hiver, la saison de Londres au printemps, une ville d'eaux l'été suffisent à son bonheur et à sa philosophie. Il me sait auprès de ma belle-sœur qu’il a toujours vue de belle humeur, il est persuadé que je m'amuse, il est sûr que je me porte bien, il me donnera une belle dot, il trouve que tout est pour le mieux, et, en effet, tout est peut-être pour le mieux. Je regrette que vous ne croyiez pas devoir me dire les choses que vous Savez; je me senfais en bonnes dispositions ce matin pour m'instruire un peu.
- J'ai veillé tard. C'était la première fois que mon neveu
dormait dans ma chambre; je n’osais pas fermer les yeux. Je contemplais ce petit être si frêle, déjà si intéressant, et je faisais toutes sortes de réflexions sur la vie. Vous devez, vous qui en savez si long, mépriser d’avance les réflexions d’une cervelle de jeune fille ordinairement occupée de salades japonaises. C’est que, quelquefois, je ‘regrette d’être née dans la classe dont je suis. J'aurais ‘voulu être une petite bourgeoise, très occupée, une bonne ménagère. Lorsque j'entre dans un magasin et que je vois une jeune femme avenante qui me demande, : - en souriant toujours, ce que je désire, j'ai toujours envie . de lui répondre : « Ce que je désire, madame, c’est d’être à votre place. » Si je me faisais religieuse, comme mon confesseur m'y exhorte souvent, cela arrangerait tout ! Si maman était là, ça irait encore mieux. J'ai eu plaisir, hier au soir, à vous entendre dire maman, à propos de Lei 18
cette salade. C’est gentil de dire encore maman, quand on est un grand garcon.
HENRI
Un vieux garçon.
ANNETTE
Vous l’aimez bien, votre mère ?
HENRI
Oh! oui.
ANNETTE
Quel âge a-t-elle?
HENRI
Soixante-deux ans.
ANNETTE
Elle a une bonne santé?
Excellente.
ANNETTE
Que Dieu vous la garde! Vous la voyez souvent?
HENRI
Tous les jours. Je demeure avec elle.
ANNETTE
Dans le même appartement ?
HENRI
Dans la même maison.
ANNETTE
Que vous êtes heureux! Que parlez-vous de votre âge? Un homme de quarante-deux ans qui n’a jamais quitté sa mère est toujours un enfant. Et votre père?
HENRI
Mon père est mort quand j'étais tout petit. Je ne me le
rappelle que très vaguement. Ma mère était fort belle, mais elle aimait mon père.