SCÈNE I
LIONNETTE, NOURVADY.
Nourvady s'arrête après avoir laissé retomber la portière et salue Lionnette très respectueusement, — Il a son chapeau à la main. LIONNETTE, émue.
C'est vous?
NOURVADY.
Vous avez sonné.
LIONNETTE
Je croyais sonner un valet.
NOURVADY. -
Il est venu un serviteur, le plus reconnaissant ei le plus humble.
LIONNETTE, sévère. | Vous m’attendiez?
NOURVADY.
Oui.
LIONNETTE
C’est pour cela que vous m'avez dit hier que vous seriez aujourd’hui dans cette maison.
NOURVADY.
Oui.
LIONNETTE
Vous étiez sûr que je viendrais.
NOURVADY, un peu ironique.
Sûr. Je regrette seulement que vous ayez dû prendre la peine d’aller rechercher dans votre jardin la clef que vous y aviez jetée.
LIONNETTE
Le fait est que vous avez trouvé, pour m’y contraindre,
le moyen qu’il fallait : moyen infâme, monsieur. (A mesure qu’elle a parlé, elle a ôté les voiles qui lui couvraient le visage et elle les a jetés sur une table.) Vous reconnaissez, n'est-ce pas, monsieur, l’infamie de ce moyen. Répondez!
NOURVADY.
Je n'ai rien à répondre. Vous êtes chez vous. Il me resterait à me retirer devant votre colère et votre insulte, mais, outre que je n’en ai pas le courage, du moment que vous êtes venue ici, c’est que vous avez encore quelque chose à me dire et je reste pour l'entendre.
LIONNETTE
En effet, monsieur, une explication est indispensable entre vous et moi,et comme vous ne vouliez.pas revenir chez moi, je suis venue la chercher chez vous. D'ailleurs, j'aime les situations nettes et franches et je ne redoute pas, surtout à ce moment de ma vie, les explications catégoriques et les expressions claires, crues même, si nous devons mieux nous comprendre ainsi. J'en ai entendu de telles hier, que mes oreilles sont faites à tout maintenant. Un acte comme le vôtre, une démarche comme la mienne, un entretien comme celui que nous allons avoir et qui peut amener des résultats si positifs et si graves, sont tellement exceptionnels, que les mots à double sens ne sauraient y être admis. (S'asseyant.) Je vous connais à peine, je ne vous ai jamais altiré par la moindre coquetterie, je ne vous ai jamais rien demandé, et vous venez de me déshonorer moralement et socialement sans que je puisse me défendre. C’est très ingénieux : quoi que je dise, on ne me croira pas. Mon mari, qui m'aime, n'a pas voulu me croire et il m’a traitée comme la dernière des courtisanes ! Que vous ai-je fait pour que vous vous soyez cru autorisé à m’infliger cet affront publie, car, s’il ne l’est pas encore, il le sera demain.
AGTE DEUXIÈME. "47 NOURVADY. SRE Je vous l’ai dit; je vous aime. v LIONNETTE.
Et c’est là votre façon de prouver votre amour?
NOURVADY.
Si j'avais eu un autre moyen à ma disposition, je l'aurais employé. Je vous aime. (Changeant de ton et s’approchant d'elle.) Je vous aime comme un fou depuis des années.
(Elle recule involontairement devant le mouvement de Nourvady.) Ne craignez rien. Je vous déshonore peut-être aux yeux des
autres, mais je vous respecte et vous êtes sacrée pour moi. Si jamais vous m'appartenez, ce ne sera que de votre consentement; c’est que vous m’aurez dit : « Moi
» aussi je vous aime. » Je connais toutes les amours qu’on
achète! Ce n’est pas une de celles-là que je vous demande; vous ne me le donneriez pas, et je n'en: VOudrais pas de vous. Vous êtes belle, je vous aime et vous avez un chagrin, un ennui, une préoccupation vulgaire, indigne de vous, qu’une personne de votre race et de votre qualité ne doit jamais connaitre. À cause de quoi?
A cause de quelques billets de mille francs qui vous manquent et que j'ai, moi, à profusion, à n’en savoir que faire. Ce chagrin, cet ennui, peuvent vous faire perdre votre repos, votre beauté, votre vie même, car vous êtes femme à mourir d’un obstacle que vous n’auriez pu vaincre ; j'ai ce qu’il faut pour dissiper ce chagrin et cet ennui, je les dissipe. Fallait-il donc vous en demander la permission? Si je vous avais vue, emportée par votre
. cheval, vous aurais-je demandé la permission de vous
porter secours ? Je me serais jeté à la tête de votre cheval et je vous aurais sauvée, ou il m'aurait passé sur le corps. Si je vous avais sauvé la vie et que j’eusse survécu, vous m’auriez peut-être aimé pour cet acte héroïque ;,si j'avais été tué, vous m’auriez certainement plaint et
pleuré ! Jen’ai pas exposé ma vie en vous sauvant comme je l'ai fait, je n'ai pas accompli un acte d’héroïsme, je n'ai fait qu’une chose facile pour moi, mais je n'avais pas le choix des circonstances et je n’avais que ce moyen.
LIONNETTE
Eh bien, votre dévouement s’est trompé, monsieur, et si je suis ici, chez vous, c’est pour vous sommer de réparer, avant qu’il soit irréparable, le mal que vous me faites.
NOURVADY.
Je n’y peux plus rien moi-même. J'ai justement employé ce moyen parce que je le savais unique et irrémédiable. — Il faudrait que vos créanciers consentissent à reprendre leurs créances et à rendre l'argent; croyez-vous qu'ils y consentent?
Ainsi, vous vous êtes dit : Cette femme que je respecte, que j'estime, que j’aime, je vais d’abord la compromettre etla déshonorer aux yeux de tous; je vais la faire mépriser, insulter et chasser par son mari, et, la première émotion passée, comme elle n’aura pas autre chose à faire, elle en prendra son parti etelle sera à moi?
NOURVADY.
Je ne me suis rien dit du tout. Il ne m’a pas plu que des marchands pussent vous poursuivre et vous humilier; je les aï payés. Je ne veux pas que vous soyez triste; jene veux pas que vous soyez pauvre. C’est une fantaisie comme une autre, et j'accepte toutes les conséquences de mes fantaisies, Si vous étiez à ma place, vous feriez ce que j'ai fait.
LIONNETTE
Non! Si j'étais un homme et que je prétendisse aimer une honnête femme, quoi qu’il advint, je respecterais toujours en elle sa dignité et les convenances de son monde.
Yu
ACTÉ DEUXIÈME Li 40 NOURVADY. : LE
Est-ce bien une femme de votre supériorité qui parle de convenances du monde? Les femmes comme vous ne ‘sont-elles pas au-dessus de tout cela? Fallait-il que je vinsse délicatement et hypocritement mettre au service de votre mari la somme doni il avait besoin ? « Arrangez vos affaires, cher ami, vous me rendrez cette bagatelle. quand vous pourrez. » J'aurais certainement agi de la sorte si je ne vous avais pas aimée. Vous aimant, devais-je le faire, c’est-à-dire spéculer sur votre reconnaissance, sur l'impossibilité où le comte était de s’acquit- “ter avec moi, et sur de nouveaux etrinévitables besoins? Voilà ce qui n’eût été digne ni de lui, ni de moi, ni de vous. Non, vous le savez bien, les convenances et la dignité ne sont plus rien quand la passion ou la nécessité commande. Est-ce que votre aïeule a respecté la dignité de sa fille, quand elle l’a livrée à un prince?
LIONNETTE
Monsieur!
NOURVADY.
Vous ne craignez pas les mots! Les voilà, les mots, disant bien ce qu’ils ont à dire. Pourquoi vous révoltezvous devant eux? Est-ce que votre mari a respecté la dignité de sa mère, les traditions de sa famille, les convenances de son monde, quand il a fait des sommations publiques à cette mère irréprochable pour avoir le droit de vous épouser ? Est-ce que vous-même, obéissant aux conseils de votre mère, est-ce que vous-même avez dit à cet homme : « Ma dignité s'oppose à ce que je me marie dans ces conditions-là, reniée, repoussée, honnie par votre mère ». Eh bien, moi aussi, vous rencontrant jeune fille, je vous aurais aimée comme je vous aime, et si mon père avait voulu m'interdire de vous épouser, j'aurais agi comme le comte. Je lui envie ce
sacrifice qu'il a pu faire pour vous et que je ne peux plus vous faire.
LIONNETTE, moitié railleuse,. moitié sincères
Soit, mais aujourd’hui, c’est trop tard, je ne suis plus à marier, et je n'ai plus ma mère, malheureusement pour vous. L
NOURVADY, Mais vous pouvez devenir veuve.
LIONNETTE
Alors! vous haïssez vraiment le comte?
NOURVADY.
Oui, presque autant que je vous aime.
LIONNETTE
Et vous voudriez Le lui prouver?
NOURVADY.
Cest le second de mes rêves. Dans le service que je vous ai rendu, je savais parfaitement quelle insulte je mettais pour lui, et bien que je comptasse sur votre visite ici, j'attendais auparavant chez-moi celle de M. Godler et
de M. Trévelé que j'avais laissés exprès chez vous hier‘ jusqu'à ce que le comte rentrât.
LIONNETTE
Comme c’est agréable et commode de causer à. cœur ouvert et de jouer cartes sur table. Eh bien, monsieur, simon mari ne vous a pas encore envoyé ses deux amis
c’est que, auparavant, il veut vous envoyer votre argent. IL est parti pour le chercher.
NOURVADY.
Il ne le trouvera pas.