‹ Théatre complet (volume 2)Chapitre 32 sur 208 · ACTE TROISIÈME. 63 JEAN · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME. 63 JEAN

Je vous demande pardon: ce n’est pas pour dire tout cela que je vous ai priés de venir, mais enfin, je n'ai | plus personne. Me voilà seul sur la terre. Vous êtes mes : amis, vous me l'avez dit du moins, et puis, vous ne veniez } ‘pas chez moi pour me la prendre, n'est-ce pas? Enfin, . voyons, tâchons de mettre de l’ordre dans mes idées. Je n'ai plus très bien ma tête, vous comprenez cela. Cepen- - dant, vous êtes convaincus, n'est-ce pas, que je suis un honnête homme? c’est pour cela que j'ai voulu vous voir. IL faut que vous me disiez que vous m’estimez toujours. J'ai pu être assez épris, assez fou, j'étais si jeune alors! hélas! j'ai cent ans aujourd’hui, j'ai pu être assez fou pour épouser une créature indigne de moi, mais, vous me croyez, vous me savez incapable de toute complicité avec elle; vous êtes bien certains que je ne suis pour rien dans toutes ces saletés d’argent? Et quand je serai parti, quand je serai mort, car il faudra bien que j'en meure d’une manière ou d’une autre, vous direz bien, vous affirmerez bien, vous jurerez bien que j'ignorais tout. J’aurai perdu ma mère, ma croyance, ma fortune, | ma vie pour cette femme, soit, mais au moins que l’hon- neur me reste!

GODLER.

Comptez sur nous, mon cher ami, et sachez que nous vous tenons pour le plus galant homme du monde, que votre loyauté a toute notre estime, et votre malheur toute notre sympathie,

Trévelé serre les mains de Jean de son côté.

TRÉVELÉ, à part.

Pauvre diable!

JEAN

Alors, vous comprenez pourquoi j'ai fait ce scandale au lieu de provoquer cet homme. Si j'avais été tué, un soupçon aurait toujours plané sur ma mémoire. M. Nour-

vady avait payé les dettes de ma femme ; on aurait di:

que je n'avais pas trouvé que ce fût assez, que j'avais

demandé plus, qu'il s’y était refusé, qu’alors je l'avais

provoqué; qu'il m'avait tué, et que c'était bien fait. Si

je l'avais tué, au contraire, on eût dit pis encore, que. j'avais attendu qu'il eût payé toutes les dettes de la maison, qu'il eût donné à ma femme une fortune, car

elle a un hôtel somptueux, un million à elle, tout cela: bien en règle, qu'après tous ces honteux trafics, j'avais

tué cet amant généreux, et que c'était là ma manière

de solder mes créanciers et de faire aller mon ménage.

C’est pour cela que j’ai fait ce que j'ai fait. J'ai voulu un

scandale bien clair, bien net, bien retentissant, d’où il

ressortirait qu’elle est une misérable, et que je suis un

honnête homme. et puis, en attendant, et avant tout,

il faut que je le rembourse.

GODLER.

Sur le terrain où vous avez placé la situation, et je comprends maintenant ce que, avec les habitudes de notre monde, je n’avais pas compris tout de suite, sur le terrain où vous avez placé la situation, vous n’avez plus à intervenir autrement, — quoi qu’il arrive.

JEAN

Comment, quoi qu’il arrive?

GODLER.

On ne sait jamais! Le cœur humain...

JEAN

Vous me croyez assez faible, assez amoureux, assez lâche pour pardonner à cette femme, après ce qu’elle a fait! Vous voyez bien que vous me méprisez. C’est ma faute. Ma faiblesse passée donne droit à toutes les suppositions,

Je ne crois rien, je ne suppose rien, mais tout cela me

+ rerége

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