‹ Théatre complet (volume 2)Chapitre 46 sur 208 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

TRÉVELÉ, le poussant.

Allez donc lui baiser les pieds.

Lionnette est assise sur le canapé, tenant la tête de son fils sur les genoux et la tête renversé en arrière dans un sentiment de lassitude et de bienêtre. Jean s'est précipité à ses genoux, et lui baise la main qu'elle a de libre. Elle tend l’autre à Richard.

LIONNETTE, à Richard.

Il était temps.

RICHARD

Oui. Un cri d'enfant! cela suffit. Quand tout est bien désespéré, Dieu a de ces moyens-là.

Je te crois et je t'aime.

LIONNETTE, avec un long soupir de joie.

‘Ah! que je suis heureuse !

GODLER, s’essuyant les yeux.

Est-ce bête, à mon âge!

TRÉVELÉ, s’essuyant les yeux, à Godler, et pour cacher son émotion.

Ramène ta mèche.

Château de Salneuve, septembre 1880

dir de

Dans la préface de l'Étrangère, je me suis engagé à ne plus écrire de préfaces pour mon théâtre. Ce septième volume me fournit l’occasion de tenir ma parole. J'ai assez discuté, expliqué, à propos de mes œuvres dramatiques; si je n’ai pas encore dit ce que je voulais dire, je ne le dirai jamais. Ce sont donc de simples notes que j'ajoute aux trois pièces du présent volume, pour que cettenouvelle édition, publiée jusqu'ici avec des commentaires, finisse à peu près comme elle a commencé. Question d'ordonnance et de symétrie. Et ne craignez pas que ces notes redeviennent des préfaces sous un autre nom. Ce ne seront vraiment que des notes, aussi concises que possible, purement historiques, contenant certains faits dont le récit peut intéresser certains lecteurs.

La Princesse de Bagdad a été écrite en sept jours, les nuits comprises, car j’ai bien peu dormi pendant ce véritable accès de fièvre. Le temps ne fait rien à l'affaire, comme dit Alceste. On écrit une pièce ou un livre en quelques jours, mais depuis combien de temps les portait-on dans sa cervelle et les y retournait-on dans tous les sens? Grossesse longue et douloureuse, accouchement rapide.

À la répétition générale, l'ouvrage produisit un grand effet; il n’en fut pas de même à la première représentation. Il ÿ eut bataille et très chaude, surtout à la fin, à partir de la dernière moitié du dernier acte. Il avait été facile aux quelques amis que j'avais dans la salle de ! constater les mauvaises dispositions, de parti pris, avant le lever du rideau, d’une fraction du public. Chose rare, surtout au Théâtre-Français, des protestations et même des coups de sifflet furent lancés par des spectateurs et des spectatrices occupant des stalles ou des loges qu’ils n'avaient pas payées. Chose plus rare encore, des journalistes n’eurent pas la patience d’attendre le jour de leur compte rendu et se mirent de la partie. Ainsi, on » siffla avec acharnement de la loge où se trouvaient les rédacteurs d’une grande feuille monarchiste et religieuse. Quelque temps après cette représentation, deux jeunes publicistes appartenant à cette feuille m’écrivirent pour me demander de vouloir bien prendre connaissance d’une comédie qu’ils avaient écrite et pour me prier de leur donner mes conseils, s’il y avait lieu. J’invitai ces messieurs à venir me voir, et quand ils meurent exposé leur sujet, je leur dis que j'étais d'autant plus flatté et touché de leur démarche qu’ils appartenaient à un journal où l’on ne prisait guère ma littérature, et je leur racontai l’histoire des coups de sifflet partis de la loge occupée par leur directeur et leurs confrères. Ils m’assurèrent que j'avais été mal renseigné, et bien qu’ils n’assistassent pas à la représentation, ils répondaient de leurs collègues dont aucun n’était assez oublieux de ses devoir de galant homme et de catholique pour se per-. mettre une pareille inconvenance. Je priai ces messieurs, en échange du service que j'étais disposé à leur rendre, de vouloir bien faire une petite enquête au sujet de ce qui m'avait été rapporté, ajoutant que je m'en remettais absolument à leur bonne foi. Au bout de trois ou quatre jours, je reçus d'eux une lettre que j'ai conservée, bien

DE LA PRINCESSE DE BAGDAD,. 89 entendu, où ils reconnaissaient qu’en effet un des occupants de la loge en question avait sifflé, mais qu’il n’était pas un des rédacteurs du journal ; il n’était qu’un invité ! Je donnai à ces messieurs les conseils qu’ils me demandaient à l’endroit de leur pièce; ils les trouvèrent excellents, mais ils ne purent pas les suivre. Tant il est xrai que ce n’est décidément pas facile d'exécuter une pièce jouable, même avec de bons conseils. Le journal dont ces messieurs faisaient partie a cessé de paraître depuis quelques années. Il représentait des idées qui n’ont plus cours, même auprès du pape, à ce que j'ai entendu dire.

Pendant la tempête que ma pauvre pièce avait déchaînée (nous dirons pourquoi tout à l’heure), je regardais la salle, par la petite lucarne du rideau d’Arlequin. Bien des gens qui ne me pouvaient pas voir, qui m’avaient

“serré la main quelques heures auparavant et qui devaient me la serrer encore bien des fois, laissaient paraître ingénument sur leur visage ce « quelque chose qui ne nous déplaît pas, comme dit La Rochefoucauld, dans

le malheur de notre meilleur ami ». D’autre part, je pouvais me convaincre une fois de plus de cette vérité que ce qu’on appelle le public n’existe pas. Tout ce tapage était produit par cent ou cent cinquante personnes au plus, y compris les individus payés qui gagnaient consciencieusement leur pièce de quarante sous, en sifflant ou criant, y compris les claqueurs payés aussi qui me défendaient tant bien que mal, y compris enfin les quelques bons amis qui me soutenaient de leur mieux. Parmi ceux-ci je vois et j'entends encore un des abonnés du Théâtre, cet aimable et spirituel Saucède, mort depuis, mais bien vivant alors, placé au premier rang de l'orchestre des musiciens, tout debout, criant comme un sourd, et toujours dans le même ton: « Bravo! l’auteur! bravo! l’auteur! » et accompagnant cette psalmodie de coups de canne réguliers, aigus, sur la couver-

90 AE: NOTES ture en zinc de la rampe. Il restait done à peu près quinze cents personnes (le public) qui ne disaient rien, qui attendaient, debout, l'issue de cette bataille. Ces quinze cents personnes avaient l'air d’être là en pays étranger. Elles ne savaient pas pour qui elles devaient prendre parti. La pièce était-elle bonne ou mauvaise? S’étaient-elles amusées ou ennuyées? Elles n’en savaient rien. Ellesassistaient, par-dessus le marché, gratis, à un second spectacle qui leur fournirait le lendemain un sujet de conversation durant les visites du jour. Voilà ce qu’on appelle le public et à qui on en appelle constamment, c’est-à-dire une masse incapable de juger par elle-même, dont dispose, séance tenante, une claque bien organisée, ou une cabale bien faite.

La seconde représentation avait lieu un mardi, jour d'abonnement. La pièce profita de la froideur traditionnelle mais en même temps de la bonne éducation de ce public particulier. La froideur fut du calme et le silence des spectateurs fut comme une adhésion. La pièce fut écoutée. La claque, un peu augmentée, fitson œuvre stupide et indispensable. Quelques coups de sifflet à la fin, du fond du parterre et des troisièmes galeries. La troisième représentation, le jeudi, jour d'abonnement encore, la pièce fut entendue avec un certain plaisir, et l’on vit reparaitre quelques-unes des impressions de la répétition générale. Encore quelques coups de sifflet, moins nombreux, derniers roulements d’un orage qui s'éloigne et: laisse déjà voir des éclaircies de bleu. L'animosité qui doit se manifester en mettant tous les jours La main à la poche, se lasse assez vite. Enfin, le samedi, la représentation passa froide, mais sans encombre. Le baromètre avait franchi le variable et, à partir de ce moment, /& Princesse de Bagdad, fortement secouée en sortant du port, par les vents debout, resta maîtresse de la mer. Elle avait été vaillamment soutenue par tous les artistes; et, parmi les critiques, Banville, La Pommeraye, Vitu la défendirent

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sans réserve. Je ne puis les remercier une fois de plus que dans la mort.

Maintenant pourquoi ce déchainement de certains spectateurscontre cette pièce? C’est que je venais de publierun livre qui avait irrité les gens les plus irritables et les plus rancuniers qui soient, les dévots, les vrais et les faux. L'auteur de La Princesse de Bagdad payait pour l’auteur de la Question du divorce. Nombre de gens disaient tout haut, avant le lever du rideau, à d’autres gens dont quelques-uns me lont répété, qu’ils venaient siffler la pièce d’un homme qui avait attaqué leurs convictions religieuses. C'était de bonne guerre. Je n’avais qu'à ne pas m’exposer si vite en un lieu où l’on achète à la porte le droit de siffler quand on ne le prend pas pour rien, comme plusieurs ont fait ce jour-là. Du moment qu'on veut faire du mal à son ennemi, tous les moyens sont bons, et si je haïssais, ce serait ainsi que je haïrais; mais j'ai eu beau faire, je n’ai jamais pu haïr. Je puis dire, comme Rousseau, et peut-être plus sincèrement que lui: « Je n’ai jamais connu cette humeur rancunière qui fermente dans un cœur vindicatif »

Entre nous, je l’ai quelquefois regretté. La vie est souvent bien monotone, bien longue, bien pâle, quand la fatigue succède à un travail trop prolongé et que l’on est condamné à l’inaction et au repos. Les raisons de tenir à cette vie à mesure qu’on y avance se font de plus en plus rares. Haïr son prochain doit être une des bonnes raisons d'aimer l'existence. Il y a là un aiguillon qui vous pousse sans cesse en avant et vous fait souhaiter le lendemain avec axdeur. C’est peut-être demain que celui que l’on hait souffrira. Comme on doit bien dormir avec cette belle espérance ! L'amour, lui aussi a du bon, c’est évident; d’abord il est de toutes les saisons, comme dit la chanson, mais il n’est pas de tous les âges. Il est plus noble que la haine, qui n’a pu naitre que de lui, comme Caïn, mais il est moins durable, moins absorbant,

sans doute parce que les causes qui produisent la haine sont moins casuelles, moins dépendantes de certaines circonstances physiologiques et qu’elle n’est jamais exposée à changer d'objet. On peut même se mettre à haïr de nouveaux individus sans que ceux que l’on haïssait auparavant y perdent rien, au contraire. Et puis l'amour, pour être heureux, demande à être partagé, tandis que la haine ne demande qu'à être assouvie, et Von croit pouvoir y arriver par des moyens à la portée! du premier venu. Autre avantage supérieur, la haine, ne connaît pas l’infidélité; rien ne la distrait, rien

ne l’écarte de son but. Elle ne connaît pas non plus la lassitude; elle n’est pas, comme l'amour, à la. merci d’un organe spécifique, et inobédient, selon l'expression de Montaigne; elle dispose de tout l’organisme ; elle vous tient tout entier et les imbéciles, ces éternels auxiliaires des méchants, sont toujours là, toujours prêts à la servir, même sans le vouloir. Enfin, on peut haïr, toute sa vie, et toujours de plus en plus, et toujours la même personne. Celle-ci aura beau vieillir, se délabrer, la haine ne désarmera pas; elle jouira au contraire de ces ravages qui auraient si vite mis fin à l’amour. Il vaut mieux être Roméo que Iago, surtout la nuit, les insomnies solitaires de la haine n'étant pas comparables aux insomnies à deux de l'amour, mais, somme toute, je crois que lago a plus d'agrément. Quand il voit Othello perdre la tête, insulter Desdémone et l’étouffer sur des matelas et sous des oreillers étonnés de ce nouvel emploi, il a évidemment quelques minutes d’une félicité ineffable, si intense, que les saints du paradis, même après avoir été dévots sur la terre, ne sauraient la supporter pendant l'éternité à laquelle ils . ont droit. Othello, qui croit haïr celle qu’il tue, connaît

aussi la volupté suprême, seulement il n’est que dans l'illusion de la haine, celle dont on revient et dont on se repent. lago ne se repentira jamais. Là est sa supériorité.

J'écris ces lignes quelques jours après que M. Deacon a tué M. Abeille. Une lettre anonyme, assure-t-on, a causé cette catastrophe. J'ai reçu et je reçois encore beaucoup de lettres anonymes. Je les préfère infiniment aux autres ; elles ont ce grand avantage qu’on n’est pas forcé d'y répondre. Elles deviennent très promptement indifférentes et restent même très vite inconnues. Dès les premiers mots « Un ami doit vous prévenir, » ou bien « vieil imbécile » je sais à quoi m’en tenir, je ne vais pas

plus loin et je les jette au feu ou en quelque autre endroit ‘où elles ont chance de retrouver l'air natal. Mais tout le

monde n’a pas mon expérienceet ma philosophie, et ilest incontestable, que, chez certains individus obcurs, non cuirassés par l'habitude, laletire anonyme peut amener de véritables désastres. C’est l'engin le plus simple etle plus économique de la haine courante; c’est la dynamite des femmes de chambre, des femmes entretenues et, il faut bien le dire, hélas! de quelques femmes du monde. Bref, c’est d’une lettre anonyme qu'est sortile drame de Nice:un homme tué, une femme déshonorée, son mari en cour d'assises, deux familles dans le désespoir, quatre enfants dansleslarmes,marquésau front par leur père d’unetache de sang, par leur mère d’une tache de boue, le tout au moyen d’un chiffon de papier et de quelques mots qui, placés autrement, auraient pu servir à une bonne action. . Trois sous de timbre parlà-dessus. Ce n’est pas ruineux comme mise de fonds et c’est péremptoire comme résultat. Voilà ce qu’on peut appeler un beau travail de haine; l'illustre Ravachol n’a guère fait mieux. Le ou la misérable qui a écritcette lettre a non seulement prévu, mais! souhaité les conséquences qu’elle a eues, sans quoi ce n’eût pas été la peine de l'écrire. Ces conséquences ayant été obtenues, l'opération ayant réussi, vous rendez-vous compte des joies célestes du correspondant invisible, joies d'autant plus profondes qu’elles sont plus secrètes et tout entières la propriété de celui ou de

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