‹ Théatre complet (volume 2)Chapitre 47 sur 208 · NT HE NOTES · texte numérisé non relu

NT HE NOTES

éæelle qui les goûte. Ni vous ni moi ne voudrions être : la place de cet inconnu, mais il n’en est pas moins cer tain que, pour l’être particulier quiavait ce genre d’idéal il n’est pas de satisfaction amoureuse qui eût pu lu donner l'équivalent de ce qu’il éprouve. Écrire une pareille lettre, contrefaire son écriture, aiguiser les mots — perfides, jeter soi-même dans la boite cette enveloppe, pleine de matières brisantes que rien ne peut signaler; calculer les heures de levée, d'arrivée, se rendre compte, à quelques minutes près, du moment de l'explosion, pouvoir même se trouver dans le voisinage sans que rien puisse vous trahir, sans que personne puisse vous soupgonner; faire tuer celui que l’on haït par un autre qui vous obéit sans vous connaître; apprendre tout à coup le meurtre avec la certitude de rester ignoré et impuni, c’est tout bonnement divin et si vous ne comprenez pas ces voluptés-là, vous n'êtes pas digne de l'âme immortelle que le Dieu d'amour et de miséricorde vous a donnée, en même temps du reste qu'à l’anonyme qui fait un si bel usage de la sienne.

Maintenant si la haine procure à celui qui la ressent et la met en œuvre des délectations d’un ordre à part, celui qui est l’objet de cette haine, s’il en a connaissance, peut trouver, à l'avoir fait naître, quelque agrément imprévu, très supérieur aux distractionsordinaires. N'est pas haï qui veut. C’est le privilège d'un mérite quelconque, talent et célébrité chez l’homme, beauté où bonne renommée chez la femme. Quiconque a l'âme élevée préférerait, cela va sans dire, être aimé de tout le monde, bien que cette sympathie universelle soit en général, un brevet de médiocrité, mais si l'on se sent homme de bien et qu'on ne recueille pas de tous la justice que l’on mérite, la haine non justifiée et par cela même excessive est un dédommagement naturel dont il ne faut pas faire fi. D’abord cette haine n'est au fond qu'un involontaire et irrésistible témoignage

d'estime. On ne haît jamais ceux que l'on méprise.

Rappelons-nous aussi que cent ennemis bien injustes et bien hurlants suscitent toujours quelque part à celui qu'ils attaquent un ami nouveau, inconnu, révolté par leur injustice et leur maladresse, etquece sont quelques esprits comme celui-là qui déterminent finalement ce qu’on appelle l'opinion du monde.

Je ne suis pas du tout de l’avis de Basile à endroit de la calomnie. Je ne l’ai jamais vue avoir aucune prise durable sur le jugement définitif des hommes. La vérité triomphe toujours parce qu’elle est la vérité. Renan, qui a été un des hommes les plus insultés et les plus diffamés qui soient, à écrit dans ses Feuilles détachées, qui * sont toutes des pages admirables de bon sens, de philosophie, de sérénité, ces lignes dont je conseille à tout

homme engagé dans les luttes publiques de faire sa règle de conduite : Je dois à M. de Sacy quelques-unes des règles morales que j'ai toujours suivies. Je lui dois en particulier cette règle de ne jamais répondre aux attaques des journaux, même aux plus grandes énormités. Il était sur ce point de l'avis de M. Guizot, qu'aucune calomnie n'atteignit parce qu’il les dédaigna toutes. Aux divers cas d'exception possibles que je lui soumettais, ti répondait : Jamais, jamais, jamais! Je crois avoir, sur ce point comme sur bien d'autres, consciencieusement suivi les conseils de mon vieux maître. Un journal à publié de moi un fac-similé, un prétendu autographe de naturevraiment à me couvrir de ridicule s’il eût été authentique. Je n'ai rien dit et je ne me suis pas aperçu que cela m’ait ® fait le moindre tort. J'ai laissé imprimer sans réclamation que j'avais reçu un million de M. de Rothschild, pour écrire | Ja Vie de Jésus. Je déclare d'avance que quand on publiera le | fac-similé du reçu, je ne réclamerai pas. Du haut du ciel, M. de Sacy sera content de moi.

Renan a raison. Sauf dans les fonctions publiques où l’on n’est pas seul en cause, la seule réponse à faire aux calomnies, c’est le silence, lequel contient toutes les

formes et tous les effets du mépris. Je n’ai pas été autant insulté que Renan, malheureusement, l’insulte étant toujours en raison du mérite, mais je l’ai été autant que ma notoriété le comportait, non seulement dans ma vie littéraire, mais dans ma vie privée, dans mon caractère, dans mes enfants, dans mes amis, par des gens qui ne me connaissaient certainement pas et que je ne connaîtrai certainement jamais. Jamais je n’ai répondu. Je ne me suis pas aperçu, comme Renan, que cela m'ait fait le moindre tort. J'ai tout bonnement senticertaines poignées de main plus chaudes et plus prolongées. Pensons à ce que l'ignorance, l’envie et même la faim peuvent faire souffrir à ceux qui voudraient être à notre place, pardonnons-leur de le laisser voir et rappelons-nous le proverbe arabe : « Les chiens aboient, la caravane passe ». Que ceux qui font partie de la caravane, laissent aboyer et poursuivent leur route. Ils vont quelque part où les chiens ne vont pas.

Si j'insiste tant sur ce sujet, ce n’est pas que j'en veuille aux gens qui ont malmené la Princesse de Bagdad. Je n’ai pas cherché les noms de ceux que je ne connaissais pas et j'ai oublié ceux que je connaissais. Je suis trop près de la fin de toutes les choses périssables pour laisser trainer un mauvais sentiment dans ma vie. Ceux que j'aime et qui m’aiment peuvent me faire de la peine sans le vouloir ; ils n’ont qu’à souffrir ou à mourir pour cela; les autres ne peuvent rien me faire. Ils peuvent imprimer, démontrer, faire admettre par le monde entier que je n’ai aucun talent, que mes succès étaient immérités, ils peuvent précipiter mon œuvre dans l'oubli. Qu'ils ne se donnent pas tant de mal; elle y tombera bien toute seule, si elle le mérite et elle en ressortira tôt ou tard malgré eux, si elle vaut quelque chose. Et qu'estce que l’une ou l’autre solution changera dans le mouvement de ce monde? Ce que nul ne peut m’enlever c’est le plaisir que le travail m'a procuré, ce sont les jouis-

DE LA PRINCESSE DE BAGDAD. on

sances pures que m'a causées la conception et l’exécution de ces œuvres bonnes ou mauvaises, toujours sincères, c’est l'indépendance matérielle et morale qu’elles m'ont donnée, c’est l'influence que quelques-unes d’entre elles ont exercé sur les idées, sur les mœurs et même sur les lois ; c’est le droit de me dire, en face de certains progrès accomplis, ce que disent des ouvriers, en se promenant le dimanche dans des quartiers nouveaux : «J'ai tout de même travaillé à ces maisons-là. » Rien ne peut faire enfin que je n’aie pas aimé, cherché et dit la vérité, que je n’aie pas voulu le bien, que je n’aie pas poursuivi un idéal, inutilement pour vous, soit, et encore qu’en savez-vous ? mais non pour moi en tout cas et pour quelques autres que j’ai fait réfléchir ou pleurer, ce qui est la même chose. Combien sommes-nous qui pouvons

en dire autant? Non seulement je ne reproche rien à la vie, mais je n’espérais pas et je ne méritais pas tout ce qu’elle m’a donné. J’aurai été un des heureux de ce monde; c’est bien le moins dès lors que je ne veuille de mal à personne, même à ceux qui ont essayé de m’en faire. Ma personne n’est donc pas en cause dans la digression à laquelle je me livre ici. A propos de la représentation d’une de mes pièces qui a suscité certains incidents, je m’entretiens avec mes lecteurs comme j'ai l'habitude de le faire ; je leur dis tout ce que je pense et je tâche d'élargir assez la question pour qu'ils puissent entrer dedans.

Eh bien, pour aller jusqu’au fond de cette question, il est évident que non seulement sur moi, mais sur tous autant que nous sommes, le vent de la haine souffle en ce moment. Ce n’est partout que sarcasme, dénigrement, hostilité, menaces, injures, chez les individus comme chez les peuples. Les canons se regardent sur toutes les frontières, les revolvers sont dans toutes les poches. Ce n’est qu'à quarante-cinq ans qu’on ne fait plus partie de ceux qui.sont chargés d’aller tuer au dehors, et il n’y a pas

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