‹ Théatre complet (volume 2)Chapitre 48 sur 208 · VIL · texte numérisé non relu

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dâge où l’on n'ait pas à redouter un compatriote pares: seux, jaloux, prêt à faire sauter une ville, pour ne pas travailler. Entrez dans les assemblées publiques, on s’y injurie ; entrez dans les églises, on s’y bat. Les soldats allemands jurent à leur empereur de tirer sur leurs frères et le clergé attend impatiemment la mort du vieux pape qui lui prêche la douceur et la conciliation, avec l'espérance d’en voir élire un autre qui serve ses colères. Ce ne sont plus des hommes étrangers les uns aux autres qui se détestent ni même des hommes du même pays, ce sont des hommes du même sang, des pères, des enfants, des frères, des époux, des époux surtout. Le mariagese disloque, la famille se démembre, la maternité abdique. L'homme affecte un tel mépris pour la femme, la femme affiche une telle horreur de l’homme que, si cela continue aïnsi, dans dix ans, non seulement le mariage mais l’amour n’existera plus'ou qu'il n’aura plus qu’un sexe. Ce ne sera pas Thèbes que Phryné offrira de rebâtir avec l’argent des débauchés imbéciles, ce sera Lesbos, et l’adultère sera glorifié par les poètesde l’avenir comme la dernière formeidéaleet digne derespectdes amours d'autrefois. Quinous rendra l’immoralité d’Antony ? Que nos jeunes confrères du Théâtre Libre préparent leurs plumes; il y aura des comédies et même des tragédies tout à fait nouvelles à faire où la haine remplacera l'amour qui faisait la force de noscomédies immorales et démodées. C’est un moment, un siècle à passer, et cela passera comme toutes les autres formules que l’humanité a cru devoir employer. Quand les hommes verront que la haine ne mène à rien, ils en reviendront à l'amour qui est la base, le moyen et le but.

Le rôle de Lionnette a été la dernière création de mademoiselle Croizette. Mademoiselle Croizette n’était ni une grande comédienne, ni même une grande actrice; c'était une grande dame qui s'était, pour ainsi dire, trompée de porte en entrant dans la vie. Par nécessité

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purement matérielle, elle a traversé la scène de la Comédie-Française pour aller retrouver sa véritable destinée qui l’attendait de l’autre côté du théâtre. Les amateurs de théâtre ont profité pendant quelques années de cette distraction de la nature et de cette fantaisie de la Providence. Supposons une La Rochefou- <auld ou une Montmorency, une fille de prince ou de roi, forcée de gagner sa vie, choisissant, contre le gré de Sa famille, cela va sans dire, la carrière dramatique et portant sur les planches tous les dons, tous les droits, toutes les traditions en même temps que toutes les originalités qu’elle aurait reçus de sa race pour briller dans les cours : la beauté du visage, la noblesse des attitudes, les gestes amples et simples à la fois, la voix impérative, ironique, un peu rude de ceux qui sont nés pour le commandement, les mouvements souples, fiers d’une tête faite pour porter une couronne, l’aisance d’une personne habituée à gravir et à descendre, devant la foule, les marches d’un trône, le toutsans préjudice des enjouements, des grâces, des audaces d’une belle fille jeune et saine, des coquetteries et des ardeurs d’une nature riche, curieuse et passionnée, telle eût été cette comédienne de grande race, telle a été mademoiselle Croizette.

Mais, ce qu'on apprend au Conservatoire, le métier, l'art même n'étaient pour rien, chez mademoiselle Croizette : l'instinct, l'émotion, le démon intérieur répondaient et suffisaient à tout. Elle respirait mal, elle ponctuâit mal, elle parlait trop vite, elle bredouillaït quelquefois. Mais quels accents imprévus et justes! quel emportement! quelle éloquence, quelle fière reprise de toute son âme et de toute sa chair quand elle exécutait son mari, au quatrième acte de l’Étrangère ! quel abattement, quelle révolte de toutes ses pudeurs, quel désespoir morne et tragique dans les confidences à mi-voix à son vieil ami Richard, quand elle se croyait fatalement condamnée à la prostitution, au troisième acte de la

Princesse de Bagdad: quel cri de tigresse quand Nourvady portait la main sur son enfant! Et comme, sous la révélation subite de l'amour maternel, cette mère aurait déchiré et mis en lambeaux cet homme si on ne l’eût arraché de ses mains !

Le Théâtre-Français a une clientèle particulière que les autres théâtres n’ont pas, qui ne s’en tient pas aux récits de la première représentation et qui est pour ainsi dire forcée de juger par elle-même. Les abonnés du! - mardi et du jeudi, devant qui doivent forcément défiler toutes les nouveautés, forment ainsi une espèce de cour d'appel contre les verdicts du premier jour, et c’est à ce public-là, comme je l’ai déjà dit plus haut, que Za Prin. cesse de Bagdad a dû de rebondir comme elle l’a fait après sa chute, car c'était là le mot de la fin pour les spectateurs du 31 janvier 1881. Si bien que la Princesse de Bagdad a été jouée jusqu’au 31 mai avec une moyente de 5976 francs par représentation, ce qui va étonner et irriter encore bien des gens. La recette du 31 mai était de 7182 fr. 50. Interrompue par une maladie de mademoiselle Croizette, la pièce a été reprise, le 11 octobre. suivant, devant une recette de 6447 francs. Le soir même de cette reprise, et il lui avait fallu un courage extraordinaire pour aller jusqu’au bout, mademoiselle Croizette, terrassée par un mal subit, s’alitait pour de longs mois. Revenue à la santé, elle se décidait à quitter le théâtre, en pleine jeunesse, en pleine beauté et en plein succès. Elle a eu raison. Quelques satisfactions d'amour-propre ou d’orgueil que donnent les succès du théâtre, elles ne valent pas celles de la famille, de la fortune alliée à la bienfaisance et de l'obscurité.

Il y a, dans cette nouvelle édition, page 80, scène dernière de la Princesse de Bagdad, une indication que les autres éditions ne portent pas. Après avoir dit à son” mari: « Je suis innocente, je te le jure, jete le jure, Lionnette le voyant incrédule, se relève, pose la main sur la téte de son

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fils et dit une troisième fois: «Je te le jure.» Ce mouvement

si noble et si convaincant n'a pas été exécuté à Paris. Ni mademoiselle Croizette ni moi ne l’avions trouvé, et cependant il fallait que ce troisième: « Je te le jure » fût irréfutable et irrésistible. L’intonation seule, si puissante qu’elle fut, ne pouvait y suffire. C’est la Duse, l’admirable comédienne italienne qui passionne Vienne en ce moment, qui aeu cette belle inspiration quand elle a créé le rôle à Rome. Je la lui prends pour mon édition définitive, mais je lui en restitue l'honneur et le. mérite. J'ai encore à la remercier, et je tiens à le faire publiquement, d’avoir, grâce à son grand talent et à sa grande autorité, fait entrer dans le répertoire italien deux de mes pièces qui n'avaient pu être représentées qu’une fois chacune avant qu’elle les interprètat : la Femme de Claude et la Princesse de Bagdad. 11 est bien Tegretable pour notre art dramatique français que cette artiste hors ligne ne soit pas française.

Marly-le-Roi, 22 mai 1892.

PIÈCE EN TROIS ACTES 2

Représentée pour la première fois, l î rs % à Paris, s sur le Tuéarre-Françars, le 49 janvier 188È, ï er ; PRE ee S Lee e ; FR : es | 1e A4) { À

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