ACTE PREMIER
n’est pas après qu'il fautréfléchir en amour, c’est avant. Songez donc ce que c’est que de dire à un être qu'on Vaime ! ce qu’on dit à sa mère et à ses enfants!
FERNAND
Ce n’est pas la même chose.
THOUVENIN
C’est le même mot, c’est la même chose.
FERNAND
Ah! bien, nous sommes loin de compte. Moi, au bout de huit jours d'intimité complète avec une femme, je n'ai plus rien de nouveau ni à entendre ni à dire, et elle-même, le plus souvent, ne demande pas mieux que d'en rester là. Imagination, ennui, recherche de l'inconnu, désir du nouveau, du mystère, du danger même, “Voilà le fond de l’amour de part et d'autre. Quand on a vu tout ce que j'ai vu, on sait bien qu'il n’y a jamais eu une femme qui se soit ni donnée ni mariée par amour.
THOUVENIN
Ah! vous croyez?
FERNAND
J'en suis sûr.
THOUVENIN
Expliquez-moi cela.
C’est bien simple. Nous laissons de côté les Laïs et les Manon, nous savons, n’est-ce pas, à quoi nous en tenir sur ce qu’elles décorent du nom d'amour ?
THOUVENIN-
Soit.
FERNAND
… Quant aux femmes mariées qui ont un amant, l'amour qu’elles prétendent avoir pour celui-ci n’est fait que de
la lassitude et du dégoût du mari imbécile qui n’a pas su se faire aimer. Ce n’est pas là de l’amour, c’est -du dépit ou de la revanche.
THOUVENIN
Et les jeunes filles, quand elles se mar‘ent?
FERNAND
Routine, curiosité. Elles ne se rendent-pas compte de ce qu’elles font, puisqu'elles ne sauront véritablement ce que c’est que l’amour que quand elles seront mariées. Elles n’aiment pas l’homme qu’elles épousent, elles le préfèrent à d’autres, voilà tout, quand elles ne font pas un calcul de fortune ou d’ambition.
THOUVENIN
Et les filles qui se donnent sans la garantie du mariage, au risque de leur honneur, et qui se tuent quand on les abandonne?
Filles sans dot qui ont peur du célibat et de la solitude auxquels la pauvreté les condamne, qui ont toujours le vague espoir que leur amant les épousera et qui perdent la tête quand elles voient qu’elles se sont trompées ; quant à ceux qui sont assez bêtes pour les épouser, voyez la vie qu’ils mènent.
THOUVENIN
Mais, au moins, ils ont fait leur devoir.
FERNAND
Le devoir, savez-voas ce que c’est? C’est ce qu’on exige des autres. Disons donc la vérité, à l'encontre de toutes Les légendes lyriques et sentimentales, ce qu’on appelle l'amour, c’est la bataille des sexes. Les deux adversaires savent bien ce qu’ils veulent et tous les moyens sont bons. Aux femmes de se défendre avant,aux hommes
ACTE PREMIER. 131 de se défendre après, et væ victis. Tant pis pour les vaincus !
THOUVENIN
Et les enfants?
FERNAND
Ce sont les accidents de la galanterie et les inconvénients du mariage.
THOUVENIN
Alors, nous ne devons rien aux femmes?
FERNAND
Si; le respect et la maternité quand nous les épousons, le plaisir et la discrétion quand nous ne les épousons pas.
La défroque de don Juan, alors?
FERNAND
Oui, don Juan, le seul qui ait eu raison de la versatilité des femmes. Elvire, dofña Anna, Zerline, épouse arrachée au lit conjugal, fille dérobée au toit paternel, soubrette soufflée à son valet, tout lui est bon. Elles lui diront toutes la même chose, l’une Le matin, l’autre à midi, la troisième le soir, mais elles le diront différemment.
THOUVENIN
Et le Commandeur?
FERNAND
Le Commandeur! Qu'il soit le bienvenu avec toutes les flammes et toutes les rôtissoires de l’enfer, tant qw’il aura une jolie fille qui le rendra digne du coup d'épée que je suis prêt à lui donner et du souper que je suis prêt à lui offrir. Va pour Le Commandeur, s’il me donne une sensation de plus. Le sensation, toute la vie est là.
THOUVENIN
Ah! je comprends ça! Ainsi un de mes amis, qui était mouchard.…
FERNAND
Mouchard!
THOUVENIN
Oui.
Vous avez de jolis amis.
THOUVENIN
Et je les choisis encore. Eh bien, mon ami me disait comme vous, en un moment d'expansion, qu'il avait : dans cette carrière, encore plus discréditée mais bien plus émouvante que celle de séducteur, qu’il avait, lui aussi, éprouvé des voluptés d’une finesse inexprimable. Il me disait que, quand il serrait la main d’un camarade, d’un ami, qu’il le faisait parler, qu’il entrait dans sa confiance, qu'il surprenait ses secrets qu’il allait le dénoncer, qu’il le voyait surveillé, arrêté, emprisonné, déporté, sans que l’autre le soupçconnât une minute; quand il allait ensuite le visiter dans sa prison, qu'il assistait à ses dernières entrevues avec sa femme et ses enfants, qu’il faisait semblant de pleurer avec lui, qu'il recevait les dernières confidences et les dernières recommandations de ce malheureux qui ne se doutait de rien, mon ami me disait qu’il avait là des sensations auprès desquelles les vôtres ne doivent être que de simples bali- ,vernes. Cependant, la plus grande sensation qu'il ait eue, je crois, il est vrai qu’elle a été la dernière, c’est la nuit où il s’est trouvé pris, dans une rue obscure et déserte en apparence, entre quatre gaillards qui l’attendaient dans l'ombre et qui l’ont assommé. Ila dû avoirlà quelques minutes — supérieures — qui vous manquent encore, mais que je vous souhaite de tous mes vœux.