‹ Théatre complet (volume 2)Chapitre 66 sur 208 · ACTE PREMIER. 135 DENISE · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER. 135 DENISE

Je crois qu’au fond elle a de l'affection pour moi; mais elle n’en est pas moins capable de défiance, non seulement avec moi, mais avec vous, ce qui me console un peu.

ANDRÉ

Avec moi?

Vous me permettez d’être franche, monsieur le comte?

ANDRÉ, Je vous en supplie.

Vous n’avez peut-être pas assez d’intimidité avec votre sœur. Elle croit que vous ne l’aimez pas ; elle ne m'en dit rien, mais C’est un chagrin certainement. Songez, monsieur le comte, qu’elle n’a plus ni père ni mère, qu’elle vient de passer dix années au couvent et qu’elle n’a que vous au monde.

ANDRÉ

Je sais tout cela, mademoiselle. Seulement, de ce couvent où elle a passé dix années, elle sort tout récemment grande fille. Je ne ly voyais que rarement, et chaque fois que je l’y voyais, elle me témoignait le désir d’y rester et de se faire religieuse. Cela ne semblait pas indiquer une bien vive tendresse pour moi. J'ai un grand respect des convictions et de la liberté des autres, ma sœur pouvait avoir la vocation, auquel cas je me serais incliné. Je sais trop à quoi m'en tenir sur la société actuelle pour ne pas comprendre qu'une nature délicate et fine puisse en avoir le dégoût instinctif, et s’en aller droit à Dieu sans passer par tout ce que nous voyons. J'en étais là, quand madame de Thauzette, qui allait voir quelquefois ma sœur au couvent, a eu la bonne pensée,

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un jour que je lui disais que j'aurais besoin d’un très honnête homme auprès de moi, de me recommander votre père que j'ai pu apprécier tout aussitôt comme il le mérite. J’ai fait connaissance avec madame votre mère; avec vous, mademoiselle, et j'ai pu réaliser alors ce qui ne m'avait pas été encore permis. Ayant auprès de moi deux honnêtes femmes à qui confier ma sœur, j’ai pu Ja retirer du couvent, pour qu'elle fût à même, avant de prononcer ses vœux, de voir ce monde dont elle voulait “À se séparer. Quant à moi, je suis un peu embarrassé avec … elle. J'ai souvent peur de blesser ou de choquer cette *

jeune âme qui n’a encore été maniée que par de’‘saintes personnes. Nous n’avons pas cessouvenirsef ces habitudes de jeunesse qui font oublier à un frère et à une sœur qu'ils ne sont ni du même âge ni du même sexe. J'ai, avec elle, les réserves que j'aurais avec une jeune fille qui ne serait pas de mon sang. Ce qu'elle prend pour de l’indifférence n’est donc, sans vouloir jouer sur les mots, que de la déférence. Vous comprenez cela, Thouvenin ?

THOUVENIN

Oh! parfaitement, DENISE.

Moi aussi, monsieur le comte, et c’est ce que j'ai essayé de faire comprendre à mademoiselle de Bardannes, Je croyais y être arrivée, mais voilà qu’elle me semble brusquement changée à mon égard, ce qui serait sans importance peut-être, si, à la suite de ce malentendu entre elle, vous et moi, il n’y avait à craindre que le besoin de confiance et d'affection, refoulé si longtemps en elle par les sévérités du couvent, n’allât tout à coup s’'égarer sur des personnes qui n’en seraient pas absolument dignes. Je vous prie, monsieur le comte, de ne rien lui dire de cette confidence que, dans la disposition d'esprit où elle se trouve, elle qualifierait peut-être mal, et l’attitude qu’elle pourrait alors prendre vis-à-vis de moi me

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