SCÈNE II
Les Mèmes, GODLER, NOURVADY, TRÉVELÉ.
TRÉVELÉ, allant à Lionnette.
Voyons, comtesse, sommes-nous, oui ou non, Godler toujours jeune, Nourvady toujours grave, et moi, Trévelé, toujours fou, sommes-nous, oui ou non, invités par vous, toujours belle, et par votre mari, toujours heureux — il serait bien difficile s’il ne l’était pas; — sommesnous, oui ou non, invités à diner à votre table et ensuite à passer la soirée avec vous ?
LIONNETTE
Oui!
TRÉVELÉ.
Alors, belle comtesse, permettez-moi de vous faire observer que vous n'êtes jamais où nous sommes. Veuillez donc nous renseigner. Quand on vous voit, on vous aime; mais quand on vous aime, où vous voit-on ? :
LIONNETTE, souriant, TRÉVELÉ.
Nous l’avons supposé, mais voilà deux heures.
LIONNETTE
Oh! pas deux heures.
TRÉVELÉ.
Voilà trois heures que vous nous avez abandonnés au milieu de la serre. Un domestique est d’abord venu chercher le comte : nous avons accepté cette épreuve; mais, à votre tour, vous avez disparu sans qu'on eût même besoin de venir vous chercher. Eh bien, nous sommes charmants tous les trois, Godler, Nourvady et moi; ilest
difficile de trouver trois hommes plus aimables et plus spirituels, mais nous avons une telle habitude de nous voir que nous ne nous amusons plus du tout quand nous sommes seuls ensemble. Donc, si après nous avoir eus depuis sept heures, vous trouvez qu’en voilà assez, ditesnous-le tout bonnement. Nous allons remonter en voiture et nous en aller au cercle où nous ferons une bonne partie de baccara; nous tâcherons, Godler et moi, de gagner une centaine de mille francs à ce millionnaire de Nourvady; ça le déridera peut-être un peu.
LIONNETTE
Messieurs, je vous fais toutes sortes d’excuses. ILs’agissait d’une affaire imprévue, importante. (Elle présente Richard.) Maître Richard, avoué, un vieil ami à moi. (Elle présente les hommes.) Monsieur de Trévelé, monsieur Godler, monsieur Nourvadyÿ. (Les hommes saluent.) Et maintenant, pour vous remettre de toutes vos fatigues et de tous vos chagrins, je vais vous offrir une tasse de thé, ou de café glacé ou de chocolat.
Elle s’est approchée de la table, sur laquelle, pendant cette tirade,
les domestiques ont apporté les objets désignés.
RAOUL, entrant avec sa gouvernante, qui reste près de la porte, et - allant à sa mère.
Maman !
LIONNETTE. J
Messieurs, voici monsieur mon fils, que je vous demande
la permission de vous présenter. Salue, Raoul.
Raoul salue déjà comme un homme du monde en réunissant ses talons et en baissantla tête, Tréveléet Godler l'embrassent, Nourvady lui baise la mäin après avoir hésité un moment. Raoul revient à sa mère qui l'embrasse en le prenant par le cou.
RAOUL
Prends garde, tu vas me chiffonner mon col.
Je te demande pardon, c’est que j'avais besoin de t’embrasser. Tu ne m'aimes donc pas?
RAOUL
Si! je t'aime bien.
î LIONNETTE.
- Alors, tu vas m'aider à servir le thé.
RAOUL
Non. Je viens te demander de ne pas me coucher encore. J'aime mieux aller jouer avec le petit neveu de miss Jane qui est venu la voir avec sa mère, mais elle ne veut pas sans {a permission.
LIONNETTE
Eh bien, je permets. Va mon enfant, va.
RAOUL. ER Adieu !
11 court pour sortir.
LIONNETTE
Et tu sors comme cela ? (Raoul salue de nouveau etveut sortir. Lionnette lui montrant Richard.) Et monsieur Richard ? Et ton père ?
A chaque nom prononcé Raoul passe à la personne nommée qui l’embrasse. On voit qu'il a hâte de s’en aller. Quand il arrive à Jean, Jean
le prend dans ses bras et l’embrasse avec effusion, JEAN.
Sois tranquille, je ne chiffonnerai pas ton col. 11 cemet l'enfant à terre et celui-ci va de nouveau pour sortir. LIONNETTE, qui pendant ce temps-là sert le thé.
Et moi, Raoul ?
Raoul revient sur ses pas et embrasse sa mère.
18 LA PRINCESSE DEBAGDAD.
LIONNETTE, avec un soupir.
Va jouer, mon enfant, va; et amuse-toi bien.
Lionnette, uné tasse dans chaque main, présente l'une à Godler l’autre à Trévelé.
GODLER, approchant ses lèvres de la main de Lionnette. Baiïserai-je, papa?
LIONNETTE
Si vous voulez!
TRÉVELÉ.
Et moi ?
LIONNETTE
Et vous aussi. Seulement prenez les tasses, parce que vous allez me brûler les mains avec le thé.
GODLER.
À vous, Nourvady!
NOURVADY.
Merci, je ne demande rien, moi, pas même du thé.
Jean cause dans un coin avec Richard.
TRÉVELÉ.
Et la comtesse aura raison de ne jamais rien vous donner. Les gens qui ne demandent rien sont souvent ceux qui veulent trop. Sous prétexte qu’il a quarante millions.
NOURVADY.
Mon argent n’a rien à faire ici.
TRÉVELÉ.
Évidemment; mais c’est égal, quand on à quarante millions, on trouve une foule de choses plus faciles que quand on n’en a plus qu’un, comme moi. Eh bien, il faut le dire à la louange de Nourvady, il a beau avoir deux millions de rente au moins, — parce que c’est un monsieur qui sait faire valoir ses Capitaux, — c’est encore celui de nous trois qui est le plus sentimental, et qui