‹ Théatre complet (volume 2)Chapitre 81 sur 208 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

dame de Thauzette, — mais ceci est tout à fait entre nous...

THOUVENIN

Comme tout ce que nous disons.

ANDRÉ

Et madame de Thauzette vient de me demander pour son fils la main de ma sœur.

THOUVENIN

Que vous lui avez refusée.

ANDRÉ

Naturellement !

THOUVENIN

Ce n’est pas lui, alors. Elle ne viendrait pas vous demander la main de votre sœur qui vit en relation continuelle avec mademoiselle Brissot, laquelle ne manquerait pas d’user de toute son influence sur mademoiselle de Bardannes pour l’empêcher d’épouser ce monsieur.

ANDRÉ

Ma sœur n’est pas une personne sur laquelle il soit facile de prendre de l'influence, à l'encontre de ce qu’elle s’est mis en tête. Le couvent a développé en elle une exaltation qui, de mystique qu’elle était, tourne maintenant au romanesque. Et puis pourquoi voulez-vous que mademoiselle Brissot trahisse son ancien amant, si amant il ya, quand cet amant n’a qu’un mot à dire pour la perdre, et, dans la colère, il serait capable dele dire? Qui vous prouve même que madame de Thauzette, au courant de tout, n’a pas placé exprès Denise auprès de Marthe pour avoir ainsi un intermédiaire dans la maison.

THOUVENIN

Alors, madame de Thauzette n’accuserait pas mademoiselle Brissot qui serait sa complice, et mademoiselle

me SALE

Brissot ne serait pas venue vous dire ce matin, à propos de la promenade à cheval, ce qu’elle est venue vous dire. Évidemment elle s’est aperçue de quelque chose entre mademoiselle Marthe et F ernand, et, le plus délicatement possible, elle vous à donné l'éveil. Ce n’est pas là le fait d’une personne qui a quelque chose à redouter de celui qu’elle signale.

Alors, si ce n’est pas lui, qui est-ce ? Et ce n’est pas tout. Il paraït que, dans le pays, le genre de vie que je. mène ici compromet mademoiselle Brissot et qu’on la dit ouvertement ma maîtresse. Et je me trouve ainsi compromettre une fille que j’aime et que je ne pourrai. peut-être jamais épouser. Vous voyez bien que ce que j'ai de mieux à faire c’est de partir. Ah! une fois que le soupçon est entré dans le cœur de l’homme qui aime, quels ravages il y fait! Cette fille que je me plaisais à adorer et à glorifier en silence depuis des mois, je me surprends, depuis quelques heures, à la mépriser, à la haïr. Tout ce que j’admirais en elle tourne maintenant contre elle. Pourquoi, si elle a commis une faute, a-t-elle toutes les distinctions d’une grande dame et toutes les apparences d’un ange? Où a-t-elle dérobé ce masque virginal dont elle couvre sa honte? Ce que je prenais pour de la pudeur n'est plus pour moi que la surveillance d'elle-même, la peur de se trahir ! Si elle n'avait dans son passé que des malheurs respectables, maitenant qu’elle est assurée du présent et de l’avenir pour elle et les siens, elle devrait rire comme il convient à son âge; elle ne rit jamais. Pourquoi? J'ai beau me dire qu'avec Les quelques billets de mille francs que je donne à son père et qu'il gagne bien, je n’ai pas acheté les secrets de sa fille et qu’elle n’a pas de comptes à me rendre de sa vie, rien n'y fait, et j'en arrive à me demander si cette attitude modeste et fière à la fois n’est

s ACTE DEUXIÈME. 165 pas une comédie; si, ayant vu l'impression qu'elle produit sur moi, elle ne se dit pas: « Tiens, tiens, si j’arrivais à me faire épouser — untel —l’amant, celui queje ne connais pas, Fernand peut-être, un tel verrait qu'on peut bien m’aimer et m’épouser, et peut-être me reviendrait-il quand je serais mariée, estimée, riche.» Gar il n'y a qu’un homme, voyez-vous, dans la vie des femmes, celui qui a eu leur premier baiser et leur premier étonnement. On croit qu'un autre homme peut leur faire oublier celui-là ? Quelle erreur ! Quand elles croient en aimer un autre, ce n’est pas par ce qu’il leur fait oublier du premier, mais par ce qu'il leur en rappelle. Enfin savez-vous quelque chose de plus irritant et de plus humiliant que de se dire : Dans cette lète charmante qui est là, que je voudrais couvrir de baisers et de diamants, derrière le regard candide de ces yeux, derrière le sourire innocent de ces lèvres, il y a le souvenir, la connaissance exacte d’un fait dont mon bonheur et ma vie dépendent et, quoi que je fasse, ce fait dont l’image bien nette et bien précise est là, dans cette tête, ce fait me restera éternellement impénétrable et inconnu. Je fendrais ce front impassible et adoré d’un coup de hache, qu’il ne me livrerait que des os, nerfs et du sang.

THOUVENIN

(jh! oh! vous aimez en effet!

ANDRÉ

Enfin, voilà la situation. Quel est, à votre avis, le moyen d’en sortir ?car il faut absolument que j'en sorte. THOUVENIN.

Il n’y a qu'un moyen.

ANDRÉ

Geste THOUVENIN.

C’est, puisque vous aimez mademoiselle Brissot et que

vous voudriez en faire votre femme, c’est de demander purement et simplement sa main à ses parents, sans tenir aucun compte de ce qu’on vous a dit.

ANDRÉ

Et alors?

THOUVENIN

Et alors, si elle est coupable et qu’elle ne vous aime pas; elle répondra simplement qu’elle ne veut pas se marier, et vous serez bien forcé de vous contenter de cette raison; si elle vous aime et qu’elle soit coupable, elle vous dira la vérité.

ANDRÉ

Pourquoi voulez-vous qu’une fille qui a un secret comme celui-là le livre à un étranger? Sait-elle ce que cet étranger en fera?

THOUVENIN

Elle sait que cet étranger est un galant homme et qu’il gardera le silence.

ANDRÉ

Mais elle sait bien aussi que, du moment qu’elle m'aura . fait un pareil aveu, je ne l'épouserai pas.

THOUVENIN

Qui sait ? Si vous l’aimez?

ANDRÉ

Oh ! ca, jamais !

THOUVENIN

Ne jurez de rien et surtout ne laissez pas votre orgueil parler trop tôt. «Le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas ? » Celui qui a dit cela a vu bien loin et bien profondément dans la nature humaine. En attendant, je vous ai proposé le seul moyen à employer, le seul digne de vous et de cette intéressante fille.

ANDRÉ, après un moment de réflexion.

Il ÿ en a peut-être un autre ?

THOUVENIN

Prenez garde! Soyez prudent! Il n’y à pas que votre amour en jeu dans cette affaire, il y a l'honneur et peutêtre la vie d’une femme, d’un père et d’une mère qui non seulement ne vous ont fait aucun mal, mais qui vous sont dévoués à se jeter dans le feu pour vous. Prenez garde!

ANDRÉ

Merci! (11 lui serre la main.) Voici ma sœur. Marthe entre.

MARTHE, saluant Thouvenin.

Monsieur! (4 André.) Tu m'as fait demander ?

ANDRÉ

Oui, je voulais causer un moment avec toi.

Thouvenin sort.

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