‹ Théâtre completChapitre 104 sur 149 · SCÈNE II HERMINIE, HENRI · texte numérisé non relu

SCÈNE II HERMINIE, HENRI

HENRI, snivant des yeux Bertho, qui s'éloigne, et saisissant la malade sa cousine.

Chère Horminie! voilà, pour aujourd'hui, le seul moment de liberté que nous aurons pour parler de notre amour.,. Cette maudite chasse...

Qui sait!... et si je vous ménageais une surprise?

HENRI

Une surprise?...

HERMINIE

Oh! un enfantillage que vous ne comprendrez peut-être pas...

HENRI

Vous doutez bien de mon esprit, ce me semble...

HERMINIE

Ce n'est pas une question d'esprit, c'est une affaire de cœur.

HGNni.

Alors, vous n'en êtes que plus injuste à mon égard... Voyons, dites...

HERMINIE

Vous connaissez cette petite maison de garde qui est à cinq minutes de la porte du parc?...

HENRI

Et que j'ai toujours vue fermée?...

HERMINIE

C'est cela même.

HENI5I.

Eh bien ?

HERMINIE

EIi bien, je veux vous y conduire, Henri. Cette maison, c'est celle qu'habitait ma nourrice... c'est celle où j'ai été élevée, avec une petite sœur de lait qui est morte... Rieu n'a été changé dans cette maison... Comprenez-vous, Heuri!... Chaque meuble est encore aujourd'hui à la même place où il était à cette époque-là... Seulement, la pauvre nourrice est morte il y a huit ans, et le bon nourricier est mort il y en a cinq.

UENUI.

Et il ne reste personne aujourd'hui de toute cette honnête

famille?

HERMINIE

Si fait; il doit rester un fils qui se nommait Antoine, si je ne me trompe, et que je revois comme dans un rêve; j'avais trois ans quand il a quilté le pays : depuis ce temps, il court le monde, faisant ce que ces gens-là appellent, je crois, leur tour de France... Nous ne l'avons pas revu depuis quinze ans... oui, car voilà quinze ans bientôt qu'il est parti... En attendant, nous lui conservons la maison où il est né...

HENRI

Oh ! ma tante est si bonne !... et vous, chère Herminie, vous la secondez si bien dans sa bonté !

HERMINIE

Mais non, ce n'est pas de la bonté, cela ; c'est presque de la reconnaissance... Ces gens-là sont à notre service de père en {'ils, depuis des siècles, de sorte qu'à force de se trouver en cuiitaot «voo noue, ils oiit fini par être un peu de la famille. Le père Guillaume, par exemple... eh bien, il se mêlait des ,!Taires de la maison, donnait son avis quand on le lui demandait... quelquefois même quand on ne le lui demandait pas; et je me rappelle avoir entendu dire souvent à mon père que cet avis n'était pas toujours le plus mauvais...

HENRI

Et votre nourrice?

HERMINIE

Oh! ma nourrice, c'est autre chose : elle en était arrivée à £iiondcr ma mère...

HENRI

Et VOUS croyez que votre voyageur reviendra un jour à sa petite maison vide ?

HERMINIE

Aussi sûrement que l'Iiirondellc revient à son nid. Oh! je sais quo, vous autres marins, vous ne comprenez pas cela : vous n'avez ni famille ni patrie; votre famille, c'est votre équipage; votre patrie, c'est votre vaisseau... Comme les oiseaux de passage, ^ous ne faites que toucher terre... vous vous reposez un instant, les ailes ouvertes... puis vous repartez et l'espace vous engloutit!... Savez-vous que c'est vraiment une bien grande duperie, à nous autres malheureuses femmes, condamnées à la retraite et à l'immobilité, que d'aimer un tomme que la première brise emporte, que le •premier souffle enlève, qui va on ne sait où... où Dieu le mène!... qui revient on ne sait quand... lorsque le hasard le permet!.., et cela, sans compter les combats et les naufrages!... Oh! Henri, Henri!... tenez, je pense quelquefoisà tout cela, quand je suis seule... la nuit, lorsque l'éclair brille à travers mes vitres, lorsque la pluie bat ma fenêtre, lorsque le vent s'engouffre et gémit dans les corridors... et alors... alors je me gronde bien fort d'avoir été assez folle pour aimer un marin...

HENRI

Oh ! il n'en sera pas ainsi pour nous, chère Herminie, et je vous jure...

Ah! oui, jurez, je vous le conseille... avec cela que vous vous appartenez bien à vous-même pour faire des serments ! Vous venez de vous unir à une femme que vous aimiez et qui vous aime.. .Vous êtes mariédepuisunmois, depuis huit jours, depuis une heure;... un caprice paeeo pm id leie aun homme que vous ne connaissez pas... qui demeure à deux cents lieues devons, et qu'on appelle le ministre de la marine;... un courrier part, un coup de canon se fait entendre... Il faut tout quitter... Où allez-vous?,.. Vous n'en savez rien; le capitaine ouvrira ses dépêches en mer... Combien ae temps serez-vous absent?... Le temps de faire le tour du monde... Si bien que la pauvre abandonnée, qui vous voit disparaître au moment où elle s'y attend le moins, ne sait même plus. de quel côté de l'horizon elle doit se tourner pour vous en-

voyer le reste de la phrase qu'elle n'a pas eu le temps de vous dire... et la moitié du baiser qu'elle n'a pas eu le temps de vous rendre.

HENRI

Hélas ! oui... je suis forcé de l'avouer, ma chère Herminie, il y a beaucoup de choses vraies dans ce que vous me dites là... et peut-éire avez-vous eu tort d'aimer un marin... Mais, du moment que vous l'aimez...

HERMINIE

Oh! mon Dieu, oui... notre histoire, à nous, c'est la lutte éternelle du cœur avec la raison... Malheureusement, le cœur l'emporte toujours, soyez tranquille... et c'est justement par un caprice du cœur, dont vous vous moquerez peut-être, monsieur le philosophe, que je vmix voiis conduire aujourd'hui dans cette petite maison où j'ai été élevée... et que je veux que vous aimiez... parce que je l'aime...

HENRI

Oh ! oui, oui, nous irons... et je vous jure que je serai bien heureux de la voir...

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