SCÈNE III Les MÊMES, LA BARONNE D'HACQUEVILLË
LA BARONNE
Ah ! j'étais bien sûre de vous trouver ensemble...
HENRI, lui baisant la main.
Et où vouliez- vous donc que je fusse, ma bonne tante, wnon près d'Herminie?...
HERMINIE
Bonjour, iiid nicro...
LA BARONNE, l'embrassant au front* Bonjour, mon enfant.
HENRI
D'ailleurs, je voulais vous guetter au sortir de votre cham- Ire pour savoir si vous aviez reçu une réponse...
LA BARONNE
Non, rien encore...
HENRI
Mon Dieu, comme cette autorisation du roi se fait atten-
dre!... Nous ne sommes cependant qu'à quelques lieues de Versailles...
LA BARONNE
Eh bien, mon neveu, un roi est-il obligé de répondre à un de ses sujets courrier par courrier, comme un marchand ? D'ailleurs, Sa Majesté n'est-elle pas depuis quelque temps à Fontainebleau?...
Allons, c'est trois ou quatre jours encore d'anxiété...
LA BARONNE
Qu'est-ce que cela pour un homme qui a attendu jusqu'aud'hui?...
BERMINIE.
Puis que pouvons-nous craindre?... quel motif voulez-vous qu'ait Sa Majesté de refuser son agrément à notre mariage?
HENRI
Je suis marin, chère Herminie, vous le disiez tout à l'heure, et plus il y a longtemps que le ciel est beau, plus je crains une tempête... Tenez, à voire place, ma chère tante, puisque cette union entrait dans vos convenances, j'aurais commencé par marier ensemble mon neveu et ma fille... puis, ensuite... j'aurais demandé l'agrément du roi.
LA BARONNE
Allons donc, monsieur! est ce que la chose était possible? Quand Sa iMajesté, il y a cinq ans de cela, après avoir eu la bonté de nous remarquer dans la galerie, le malin, et de causer cinq minutes, le soir, avec nous, au jeu de la reine, a pris la peine de me dire en propres termes : « N'oubliez point, baronne, que le père de cette belle enfant était mestre de camp de nos armées, qu'il est mort à notre service, et que, par conséquent, c'est à nous qu'il appartient de pourvoir sa fille ! »
HENRI
Sans doute, ma tante... oui, le roi vous a dit cela, il y a cinq ans... comme il vous aurait dit autre chose... et, à celte heure, il ne se souvient certes plus de os qu'il vous a dit.
LA BARONNE
Détrompez-vous, chevalier : le roi est l'homme qui a le
plus de mémoire de son royaume!... et, vous le savez bien,
Henri... quand il chasse dans la forêt de Saint-Germain, il
est rare qu'il ne daigne pas pousser jusqu'à notre chàieau;
vui. 12
206 TFIÉATRE COSFPLET D'ALEX. DUMAS
et, chaque fois, Sa Majesté a eu la bonté de me rappeler ses royales paroles... Après cela, vous voulez que je dispose de la main d'Herminie sans l'agrément du roi?... Mais vous n'y pensez pas, chevalier!... ce serait un crime de haute trahisou.
HENRI
Pardon, ma tante,j'ai tort!... maismcitez-vousà ma place, et comprenez mon inquiétude... Ma frégate peut, d'un moment à l'autre, recevoir l'ordre de remettre à la voile!... Mes craintes vont plus loin encore : si le roi allait avoir sur ma cousine d'autres projets que les vôtres... et allait refuser son consentement... Eh bien, madame la baronne, queferiezvous?...
LA BARONNE
Ce que je ferais, monsieur... vous le demandez ?... J'obéirai au roi !...
HENRI
Et vous nous sépareriez l'un de l'autre, nous qui nous aimons depuis que nous nous connaissons... vous feriez le malheur de vos deux enfants... pour obéir à un caprice de Sa 31a j es té!
OERMINIE.
Oh ! ma mère I
Mademoiselle, il y a des familles pour lesquelles le passé porte obligation de l'avenir. Ouvrez l'histoire, et vous verrez qu'en 1426, un Robert d'Hacqueville offrit au roi Charles VII ses six enfants mâles montés sur six chevaux de bataille et suivis do six écuyers armés en guerre pour aller combattre les Anglais;... qu'en 1535, Sigismond d'Hacqueville vendit ses domaines, son argenterie et jusqu'aux joyaux de sa femme pour payer à Charles-Quint la rançon de François I";,.. qu'en 1638, Hermance d'Hacqueville, s'empressant d'obéir aux ordres du roi Louis XIII, quitta son époux, Adalbert de Crussac, qui était protestant, et qui la rendait parfaitement heureuse, pour épouser Berthold d'Entraigues, qui, au bout de dix-huit mois, la fit mourir de chagrin j... enfin, qu'en I71ii...
HERMISIE.
Je sais, ma mère... je sais tout cela.
LA BAUONNE.
Eh bien, si vous savez tout cela, mademoiselle, vous devez comprendre qu'après une fidélité de quatre siècles, les d'Hacqucville ne commenceront pas à déroger aujourd'hui.
HENRI
Vous le voyez, Herminie !...
BERH1NIE.
Oui, mais le roi ne refusera pas. Quel motif voulez-vous que le roi ait de refuser ?
UN VALET, entrant.
La voiture de madame la baronne est prête,
HERMINIE
Et nos chevaux ?
LE VALET
Sont sellés.
LA BARONNE
En effet, il va être dix heures, et nous avons à peine le temps d'arriver au rendez-vous. Comme l'invitation vient de notre part, il ne faut pas nous faire attendre.
HENRI
Ma tante, voulez-vous prendre mon bras ?
LA BARONNE, en passant devant la fenêtro. Tiens! qu'est-ce que cette voiture .!*
HBNni.
Où donc }
LA BARONNE
Tenez... là-bas... sur la route...
HERMINIE
En effet; une chaise de poste I Attendiez-vous quelqu'un, ma mère?
U BARONNB.
Non... personne.
HENRI
Cette chaise s'arrête cependant au château. 0 Ilerminie! Herminie 1
HERMINIE
Eh bien .»
HENRI
Tout événement inattendu me paraît une catastrophe menaçante.
LE VALET, reparaissant.
M. le marquis de Lancy, envoyé par Sa Majesté, sollicite la faveur de présenter ses hommages respectueux à madanaft la baronne.
HENRI
Le marquis de Lancy !
LA BARONNE
Vous le connaissez?
HENRI
Beaucoup.
LA BARONNE
Faites entrer.
(Le Valet g'éloigne.}
HERMINIE
Qu'est-ce que ce marquis de Lancy?
HENRI
Je vous l'ai dit : un de mes amis, fort élégant, fort spirituel, fort noble... et, je crois, fort ruiné... mais, du reste, admirablement en cour.
LA BARONNE
En tout cas, qu'il soit le bienvenu, puisqu'il vient de la part du roi.
LE VALET, annonçant.
M. le marquis de Lancy.