SCENE II HENRI, LE MARQUIS
LE MARQUIS, ouvrant la porte.
Ah! dis donc, l'ami! y a-t-il quelqu'une la maison.'...
HENRI, à part.
Le marquis!... Se douterait-il?...
LE MARQUIS
Tiens! c'est vous, chevalier... Enchanté de vous rencontrerl... Vous me direz où je suis, et je n'en serai pas fâché... (S'asseyant.) Ah! mon cher! quelles jambes ils ont, vos daims d'Hacqueville!... Parlez-moi des daims de Rambouillet... ça se fait battre dans trois ou quatre lieues carrées... ce sont des bétes de bonne maison... Mais les vôtres!... elles prennent des partis d'enfer!... et je me suis égaré... je ne connais pas le pays.
En suivant cette avenue, vous serez bientôt au château... Vous n'en êtes qu'à cinq cents pas..,
LE MARQUIS
Oh! un instant, mon cher... que diable!... je trouve une occasion de me reposer, et je me repose... Quel démon que
votre cousine, mon cher Henri !,.. c'est une véritable amazone, sur ma parole... Au beau milieu de la chasse, je la vois piquer une pointe... Je crois que son cheval se dérobe ou l'emporte... je mets le mien à sa poursuite... Ah bien, oui!... au bout de cinq minutes, disparue dans les branches... Alors, je regarde autour de moi : plus de chasse... Je veux m'orienter : des forêts sans fin, qui datent du troisième jour de la création... Je marche, je marche... je marche, selon ma destinée... Enfin, j'avise cette petite maison... Cela me rappelle que je suis éreinté... et que... pardon du détail... il est peu poétique... et que je meurs de faim... vu que, ce matin, au château, quand la baronne m'a dit de me regarder comme chez moi, j'ai eu la sottise de me maniérer... ce qui fait que, parole d'honneur, je n'en puis plus... Dites donc, chevalier, vous vouliez me tuer ce matin ; très-bien... cela se fait entre gentilshommes... mais vous ne voudriez pas me laisser mourir d'inanition... ce serait par trop barbare... Est-ce qu'il n'y a pas ici, comme dans toutes les maisons de garde que j'ai vues, un pâté de gibier et quelques bouteilles de vin de Bordeaux... hein?...
HENRI
Je suis désespéré, monsieur; mais cette maison n'est point habitée.
LE MARQUIS
Cette maison n'est point habitée? Eh bien, mais qu'y faitesvous donc, alors? Vous y venez pour jouir du paysage?... Le fait est qu'il est délicieux!... des allées à perte de vue... un horizon charmant...
HENRI, à part.
Je suis au supplice!...
LE MARQUIS
Une perspective!... mais comment donc!... une perspective des plus animées... Une chasseresse qui se dirige au galop de ce côté... Mademoiselle d'Hacqueville ! Ah! mon cher chevalier... pardon... cent fois pardon! je suis un sot... j'oubliais que, lorsque le cheval d'une jolie femme s'emporte, l'intelligent animal a toujours quelque motif pour cela...
HENRI
Monsieur!...
LE MARQUIS
Eh! mon Dieu! c'est trop juste... Je suis tombé au milieu
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de vous comme une bombe... vous n'avez pas eu le temps de vous dire le plus petit mot d'adieu... Vous en empêcher, ce serait tyrannique! ce serait cruel!... et il va vous paraître singulier que je quitte, en ce moment, cette masure... Eh bien, pas du tout .. c'est de la raisou... D'abord, je ne veux pas me faire ab'.iorrer de ma future... Sa vertu... ses principes... je n'ai rien à craindre... et puis, ce rendez-vous d'adieu... c'est dans l'ordre... ça doit être, et j'aime mieux que vous l'ayez avant le mariage qu'après... c'est plus moral... et moins dangereux... Allons, marquis, marche! marche encore !... 11 est écrit là-haut que je ne me reposerai pas aujourd'hui... Au revoir, mon cher chevalier...
(Il sort par la porte du foud; Henri le suit jusqu'au dehors. Une porte latérale s'ouvre, Herminie parait.)
SCÉiNE III
HENRI, riCRMTNIE.
BEKMIME, entrant avec timidité. J'ai vu un cheval attaché à la porte... Henri ne serait-il pas seul ?...
HENRI, rentrant.
Oh! venez, venez, Herminie... j'ai bien besoin de vous voir...
HERMINIE
Aussi, suis-je venue, Henri, au risque d'être vue, au risque...
HENRI
Ainsi donc, maintenant, vous regardez comme coupable une entrevue avec moi ? ainsi, c'est un sacrifice que vous croyez me faire ? ainsi, un mot de votre mère a tout rompu entre nous... même les liens de famille, qui permettent qu'entre parents...?
HERMINIE
Mon Dieu, Henri, tout ce qui nous arrive est si imprévu, si étrange, si inattendu, que je suis encore tout étourdie du coup qui nous atteint... 11 me semble que je rêve... et, je vous l'avoue, je ne vois clair ni dans ce que je fais ni dans ce que je dois faire.
HENRI
Ce que vous faites, c'est ce que votre cœur vous conseille... ce que vous devez faire, c'est ce que je vais vous dire... Ne TOUS effrayez pas, Ilerrainie.
HERMINIE
Vous allez donc me proposer quelque chose d'impossible que vous me prévenez d'avance ?
HENRI
Non; car, faites-y attention, Herminie, notre position, à nous, est tout exceptionnelle... Notre mariage était approuvé par votre mère... Quelle cause vient le rompre.^ Une cause étrangère... un caprice du roi, qui veut récompenser un de ses favoris, reconstruire une fortune qui tomjje, relever un nom qui s'éteint ! Eh bien, supposez, Herminie, que cet ordre du roi, au lieu d'arriver la veille de notre mariage, fût arrivé le lendemain... nous n'en étions pas moins unis à tout jamais... nous n'en étions pas moins heureux pmir tmijours... Votre mère, si absolu que fût son dévouement au prince, votre mère était bien forcée de d<!ni€urer impuissante devant une impossibilité... Eh bien, Herminie, il faut, sans que votre mère ait rien à se reprocher, il faut que vous soyez ma femme...
HERMINIE
Mais comment cela?... Expliquez-vous... Il me semble, Henri, que ce n'est pas possible !
HENRI
Rien de plus facile, Herminie, et un mariage secret...
HBRHmiB.
Un mariage secret?... Oh! mon Dieu, que me proposezvous là ?
HENRI
Ce qui devait être... ce qui devait s'accomplir à la face du monde... ce qui devait faire notre bonheur à tous deux... Écoutez, Herminie, nous sommes dans une circonstance suprême... 11 s'agit d'être éternellement heureux, ou malheureux pour toujours ! Croyez-vous que vous puissiez aimer le marquis?... croyez- vous que vous puissiez être heureuse avec lui ?
HERMINIE
Oh ! jamais, jamais I vous savez bien, Henri, que c'est vou3
que j'aime... vous savez bien que tout mon bonheur à venir reposait sur vous !
HENBl.
Eh bien, alors...?
HERMINIE
Eh bien, que voulez-vous, Henri ! il y a là une voix intérieure, une voix qui parle plus haut que mon amour, et qui me dit... que... je ferais mal...
HENRI
Je vous en supplie, au nom du ciel, au nom de notre amour... si vous ne voulez pas que je fasse quelque folie, Herminie, consentez, consentez!...
HERMINIE
Écoutez, à votre tour, Henri... Laissez-moi essayer de fléchir ma mère... Vous savez comme elle m'aime... vous savez que j'ai toujours obtenu d'elle tout ce que j'ai voulu.
HENRI
Oui, mais vous savez aussi jusqu'à quel fanatisme elle porte son dévouement et son obéissance au roi... vous savez que, pour elle, tout désir émané de Versailles devient un ordre absolu.
HERMINIE
Je la prierai, je la supplierai... Â peine si j'ai eu le tempt de la voir.
HENRI. Â
Mais, en attendant, vous allez demain à Marly! .^
HERMINIE
Aussi est-ce aujourd'hui, est-ce en rentrant au château, est-ce tout à l'heure que je la verrai...
Et si elle refuse... si elle refuse, voyons !...
HERMINIE
Oh ! n'exigez rien de moi, ne demandez rien de moi en cet instant... Je prendrai conseil des circonstances, de l'inspiration du moment. Laissez faire à mon amour pour vous, Henri!... laissez faire à mon cœur... il n'est que trop votre complice... Et maintenant, partez, laissez-moi seule. ,, Ma mère m'a vue m'éloigner... ma mère peut se douter que nous sommes ici... ma mère peut venir...
HENRI
D'ailleurs, nous nous reverrons au château...
Peut-être ne pourrons-nous pas nous parler; mais, si votre mère est inflexible, si vous comprenez que votre refus, c'est le désespoir de toute ma vie... eh bien, en sortant de table, laissez tomber votre bouquet... Alors je saurai que vous consentez à tout... j'irai tout préparer... et demain... demain, nous serons chez ma mère, qui vous aime, vous le savez, comme «i vous étiez sa fille. . .
HERMIME.
Oui, oui... Adieu... Non, non, par cette porte...
(Elle indiqae une porte latérale.) BBNRI.
Adieu I
(Il sort par lo c^t«'>