SCÈNE V
HERMINIE, ANTOINE, avec un bâton au bout duquel pend son bagage.
ANTOINE, entrant sans roir Herminio»
Enfin, m'y voilà !... c'est ici !
HERMINIE, le regardant.
Quel est cet homme .^
ANTOINE, de même.
C'est bien cela!... rien n'a été changé... tout est «icore à la même place.
HERMINIE
Que voulez-vous?... que demandez-vous, mon ami?
ANTOINE
Pardon, mademoiselle ; je ne vous voyais pas... Ce que je veux?... ce que je demande?... Je conçois... vous devez être
226 THÉÂTRE COMPLET b'ALEX. DDMAS
étonnée de me voir entrer ainsi tout droit, sans frapper... C'est une vieille habitude... Ah ! si vous saviez...
HERMINIE
Cette émotion...
ANTOINE
Est bien naturel!*, mademoiselle... Mais il faudrait n'atoir pas de cœur, n'avoir pas d'âme, pour revoir sans émotion la maison où l'on est né!... la chamLre... où le père et la mère sont morts!...
HERMINIE
Oh! mon Dieu! est-ce que vous seriez....'
ANTOINE
Oh ! mademoiselle, vous ne pouvez pas savoir qui je suis...
HERMINIE
Peut-être... D'ailleurs, en rappelant mes souvenirs, il me semble que je vous reconnais... Vous êtes Antoine Bernard.
ANTOINE
Vous avez dit mon nom !... vous savez mon nom I... Oui, Antoine Bernard... Mais, dites-moi, mademoiselle, comment savez-vous mon nom ? est-ce que vous êtes de ce pays ? est-ce que vous seriez par hasard... ?
HERMINIEi
Herminie d'Hacqueville.
ANTOINE
Herminie!... vous êtes Herm...? Oh ! pardon... c'est qu'autrefois je vous appelais comme cela, Herminie tout court... Dame, j'avais douze ans de plus que vous... il faut m'excuser... et puis vous étiez la sœur de lait de ma petite Louise HERMINIE, lui teadant la main.
Mon bon Antoine, te voilà donc de retour!...
ANTOINE
Oh! vous me donnez la main! ohl vous me tutoyez... Merci !... Tenez... oh! que c'est drôle... voilà que je pleure de joie!... Vous m'avez reconnu!... Eh bien, je n'en aurais pas fait autant, moi, parole d'honneur... Comme vous êtes grandie !... Il est vrai que vous n'aviez que trois ans quand j'ai quitté le pays... Comme vous êtes embellie!... Laissezmoi vous regarder â mon aise... comme cela... Et quand je pense que je vous faisais danser dans mes bras... vous, de ce côté-ci, ma pauvre petite sœur de l'autre... Ou ne peut vrai-
ment pas se figurer comme ça... quand il y a longtemps... Dieu! que vous étiez méchante! dans vos petites colères, vens m'arraclii»'/ dc^ poignées de cheveux... et, quand je voulais me fàclicr, ma mère me criait : « Veux-tu bien te msser faire, Antoine!... c'est la fille d'une baronne! »
HERMINIE
Je t« demande bien pardon, mon pauvre ami...
ANTOINE
Oh! je ne vous en veux pas, mademoiselle... Los cheveux ont repoussé, comme vous voyez... Et vraiment, vous ne m'aviez pas oublié tout à fait?
HERMINIE
Tu le vois bien, puisque je t'ai reconnu aux premiers mots que tu as dits.
ANTOINE
C'est vrai.
HERMINIE
Et puis j'ai souvent entendu parler de toi.
ANTGIKE.
Tant pis!... tant pis!... attendu qu'il n'y a pas grand bien â en dire, de moi...
HERMINre.
Et pourquoi cela ?
Oh! parce que je suis un vaurien... un vagabond... un coureur!... J'aurais dû rester ici, près de mes parents... pour les aimer, pour les soigner... pour leur épargner de la peine et du travail dans leurs vieux jours... Ah bien, oui!... le besoin de voir du pays, la démangeaison de se mettre en route... la rage de courir le monde.., On est jeune, on a comme la fièvre, on ne peut pas rester en place, on désire, quoi?... Ou n'en sait rien... Ça vous prend comme un accès!... Une occasion se présente... un camarade passe et vous emmène... On part, on quitte tout... on veut êtrt libre... on l'est... et l'on croit que l'on a tout gagné, parc( qu'on n'a plus la vieille mère qui moralise, et le vieux père qui gronde... On oublie le pays... on oublie ceux qu'ony a laissés... on oublie tout le monde... Puis, un beau matin, en sortant d'une bombance où l'on a bien ri, bien chanté, bien fait les fous, on reçoit une lettre avec un cachet noir... Elle vient du curé,., elle annonce.., elle annonce que les vieux
parents sont partis!... qu'on ne les reverra plus... que c'est fini pour toujours!... Alors on se répent, alors on s'en veut, alors on se dit des injures; mais c'est trop tard... On n'était pas là pour leur serrer la main au dernier moment, on n'était pas là pour leur fermer les yeux, on n'était pas là pour les suivre jusqu'à leur tombe et mettre une pauvre croix de bois dessus... Et, quand on revient au pays, plus de famille, plus d'amis, plus personne... On ne sait pas même où aller pleurer.
BERMINIE.
Antoine!...
ANTOINE
C'est bien fait, coureur ! c'est bien fait, vagabond !
BERMINIE.
Mon ami!...
Voyez-vous, ça ne serait pas arrivé si je n'avais pas perdu ma petite sœur Louise!... elle m'aurait attaché à la maison, cette enfant... ou bien, si j'étais parti tout de même, à la mort de la mère Gertrude et du père Guillaume, quand j'aurais su qu'elle restait toute seule, la pauvre petite, je serais revenu!... Ah! oui!... et elle n'aurait manqué de rien... car je suis bon ouvrier, au fond, mademoiselle... allez, quand je m'y mets, j'en abats, du travail... Dame, c'est le tout de m'y mettre... Mais pardon... je vous parle là d'un tas de choses qui ne vous regardent pas et que vous êtes bien bonne d'écouter, ma foi...
BERMINIE.
Non, je t'entends parler de tes parents avec plaisir... Je les aimais beaucoup... et, si cela peut te consoler, mon, ami, je puis t'assurer qu'ils n'ont manqué de rien...
ANTOINE
Oh! je m'en rapporte bien à vous, mademoiselle Herminie, et à madame la baronne d'Hacqueville... Et sa santé est toujours bonne .^
BERMINIE.
Excellente !
ANTOINE
Tant mieux! tant mieux!... Demain, avec sa permission, je mettrai mes habits du dimanche, et j'irai lui faire une visite..,
HERM1NIE
Demain, Antoine?... demain?... Il faudra venir de bien bonne heure, alors.
Tiens ! moi qui croyais qu'elle ne se levait qu'à midi...
HERMINIB.
C'est que, demain, nous allons à Marly...
ANTOINE
Près de Versailles.... où il y a une machine... Je connais ça... j'y suis resté six mois... chez le père Robert... oh! un fameux menuisier, allez... qui avait la pratique du château... Eh bien, mademoiselle Herminie, moi, je n'ai pas de chance, que vous vous en alliez comme cela quand j'arrive... Mais vous ne vous en allez pas pour longtemps, j'espère?.,, ce n'est qu'une promenade ?
HERMINIE
Non... je resterai dorénavant à Versailles... On veut me marier !
ANTOINE
Ohl de quel air triste vous me dites cela, mademoiselle... Oh! je comprends tout : quelqu'un que vous n'aimez pas... tandis que peut-être... dame, je n'ose pas dire... tandis que, peut-élre, vous en aimez un autre.
HERMINIE
Hélas!...
ANTOINE
Et il n'y a pas eu moyen d'empêcher cela? on n'a pas pu faire entendre raison à la baronne ? Elle vous aime pourtant bien, la baronne.
HERMINIE
C'est le roi qui a voulu...
C'est le roi?... Eh bien, je vous demande un peu de quoi il se mêle, le roi ! Ah bien... si j'étais à votre place !... Oh ! pardon, mademoiselle... ah! bon! c'est joli, ce que je fais là!... je m'aperçois que je vous donne des conseils... un paysan... un ouvrier... à vous!
HERMIME.
0 mon ami, mon bon Antoine... dis... dis ce que tu voulais dire.. .Tu sais que le baron demandait quelquefois des conseils
au vieux père Guillaume... et que ma mère écoutait souvent ce que lui disait la tienne.
ANTOINE
C'est, ma foi, vrai, je m'en souviens... Mais ils étaient vieux... ils avaient de l'expérience... le père Guillaume était un esprit juste... ma mère était une sainte femme... tandis que moi... moi...
HEKMINIE.
Toi, lu as un bon cœur!... toi, tu me plains!... toi, tu m'aimes!
ANTOINE
Oh! si je vous aime, mademoiseille d'Hacqueville!
HERMI.ME.
Eh bien, tu me disais donc?...
ANTOINE
Eh bien, je vous disais qu'on ne vient qu'une fois au monde... et qu'il faut se faire la vie heureuse... Est-il gentil, ce jeune homme? est-il riche comme vous? est-il noble comme vous?... vous aime-t-il comme vous méritez d'être aimée ?
HEnMINIK.
Il m'aime autant que je l'aime nwi-méme.