SCÈNE V ANTOINE, puis LEBEL
Oui, oui, les anciens maîtres, on les aime, on les vénère; mais, aujourd'hui, ce n'est pas pour eux qu'on est venu!,., c'est pour ma sœur Louise! Louise dans un château comme celui-ci!... quoi luxe!... quelle richesse!... Des factionnaires partout, des domestiques superbes!... et tout ça, au service de ma sœur... oui, ma sœur... vous avez beau faire, c'est de mon sang! Dieu! suis-je content!... Content? Non, faut pas l'être!... Louise doit s'affliger; car il paraît qu'elle aimait beaucoup son cousin... Je n'ai vu ma sœur qu'un instant, hier matin, elle ne m'a dit que deux mots; mais ces deux mots-là m'ont diablement serré le cœur : « Tu as fait le malheur de ma vie, Bernard, mais je te pardonne. » Pauvre petite Louise!... mais je ne me repens pas... je sens là que j'ai fait ee que je devais faire...
(Pendant ces derniers mots, Lebel a para au fond.} LEBEL, à part, en examinant Antoine.
Quel est cet homme ?
ANTOINE, à part.
Comme il me regarde!... C'est ma veste qui fait son effet, et, comme dit la baronne, on va me mettre à la porte!
LEBEL, à part.
Mais ne serait-ce pas l'ouvrier....^ (S'approchant.) Dis-moi, tu es menuisier ?
ANTOINE, hésitant.
Uu peu... oui, monsieur.
LEBEL
Et pourquoi es-tu ici?... M. Martin a dû cependant te dire ©ù je viendrais te trouver...
ANTOmB.
M. Martin?...
LEBEL, impatienté.
Oui, M. Martin, ton maître...
ANTOINE, à part,
Voilà un moyen de rester ici ! '
LEBEL
Réponds!
ANTOINE
Comment donc, s'il me l'a dit! il me l'a dit deux fois, le pauvre cher homme!
LEBEL
Venir justement dans ce pavillon!... (a lui-même.) Ceux qtti l'habitent aujourd'hui n'auraient eu qu'à questionner cet homme... tout était dérangé!... (a Antoine.) Enfin, pourquoi te trouvé-je ici.^
ANTOINE
Dame!... c'est la première fois que je riens, et vous concevez... vos grands corridors, vos galeries, vos appartements, je me suis perdu dans tout ça... moi qui n'ai qu'une mansarde et l'escalier pour antichambre...
LEBEL
C'est bien, c'est bien! Tu vas me suivie!
ANTOINE
Parfaitement.
LEBEL
Tu sais de quoi il est question?
ANTOINE
Puisque je suis menuisier, il ne peut être question que de,., (il fait le mouvement d'un homme qui scie) et de... ^
(n fait le monvement d'an homme qui rabote.) LEBEL, avec mystère.
Deux heures de travail... vingt-cinq louis payés d'avance... les voici... et dix ans de Bastille si tu souffles jamais un mot de ce que tu auras vu... Allons, suis-moi.
ANTOINE
Dites donc, dites donc! dix ans de quoi avez-vons dit?...
LEBEL
Tu en sais trop maintenant pour reculer... On vient... Suismoi, tp dis-je!
ANTOINE, à part.
Au fait, en se taisant, rien à craindre... (Haut.) Je vous suis, monsieur...
LOLISE BERNARD 247