SCÈNE VII HENRI, LE MARQUIS, entrant
LE MARQUIS
Comment! chevalier, à Marly?... Au fait, je devais m'y attendre... N'importe! enchanté de vous rencontrer, car je vous demandais à tout le monde.
HENRI
Serais-je assez heureux pour que vous acceptassiez à Marly la proposition que je vous ai faite au château d'Hacqueville?
LE MARQUIS
Il s'agit bien de cela, mon cher !... Je vous dirai une chose qui doit vous intéresser... à ce que je pense du moins... C'est que tout à l'heure, en allant présenter mes très- humbles hommages à mon oncle, le ministre de la marine, je l'ai entendu dire à son secrétaire d'expédier par courrier extraordinaire l'ordre à la Calypso de partir à l'instant même pour Gibraltar. N'êtes-vous pas lieutenant en premier à bord de la Calypso ?
HENRI
Oui, monsieur... et je vous remercie de l'avis; mais vous comprenez que, venant de vous, il m'est quelque peu suspect.
LE MARQUIS
Venant de moi ? Et quel intérêt ai-je, je vous prie, à vous éloigner ?
HENRI
La présence d'un rival gêne toujours...
LE MARQUIS
Dites qu'elle afflige, mon cher chevalier, quand ce rival est un homme d'honneur comme vous, quand ce rival est victime d'une fatalité à laquelle on ne peut rien soi-même, et quand on fait le iHalheur de ce rival, non pas de son propre mouvement, mais en ohéissani à une puissance supérieure... Alors, vous serez dans la vérité... Mais vous vous en éloignez, et très-fort même, quand vous me croyez capable de tels subterfuges!
HENRI
Oui, vous avez raison, marquis... je vous connais... je sais que vous êtes homme d'honneur, et... et je donnerais dix ans de ma vie pour qu'il en fût autrement.
LE MARQDIS.
Eh bien, écoutez-moi donc... Vous êtes venu avec quelque permission, n'est-ce pas.'
HENRI
Un congé... qui expire aujourd'hui.
LE MARQUIS
Eh bien, chevalier, je vous répète ce que je vous ai dit... je vous le répète sérieusement... après-demain, la Calypso lève l'ancre; sautez dans une chaise de poste, de l'or plein les poches, crevez tous les chevaux... à peine encore aurez-vous le temps d'arriver.
HENRI
Que m'importe !
LE MARQUIS
Faites-y attention, chevalier!... ce n'est pas à moi de vous apprendre la sévérité du conseil de l'amirauté... Vous n'ignorez pas qu'après le dernier coup de canon, signal du départ, tout officier qui n'est pas à bord est considéré comme déserteur... Voyons, chevalier, épargnez-nous un grand malheur!
HENRI
Le malheur sera le bienvenu... je le cherche!
LE MARQUIS
Chevalier...
HENRI
Assez, monsieur le marquis!... assezl... Vous savez qu'il y a guerre déclarée entre nous... Je ne me regarde pas encore
comme battu, et, tant que vous ne serez pas le marf d'Heiminie, ne vous regardez pas comme vainqueur!
(Il salue et sort.) LE MARQUIS.
Mais, chevalier, c'est de l'entêttiment, c'est de la folie... ïh bien, morbleu! je le sauverai malgré lui : je le fais enlever! (Il court après Henri. Aussitôt, un panneau de la boiserie s'ouvre; Antoine passe au travers, une lanterne éteinte à la main, et vient rouler aa milieu de la chambre. Le panneau se referme. Obscurité complète.)