SCÈNE X IV BARONNE, LE MARQUIS, puis quatre Seigneurs
LA BARONNE
Mais venez donc, marquis ! Songeons vite à signer le contrat. Le roi vient d'entrer dans ses petits appartements de Marly... Je me suis trouvée dans la galerie, sur son passage... 11 m'a reconnue, puis s'est approché de moi en me disant : « Le mariage est conclu, j'espère, madame la baronne? — Oui, sire, ai-je répondu; » car, à la manière dont Sa Majesté m'a questionnée, j'ai jugé qu'elle se serait irritée.
LE MARQUIS
I]t vous avez très-bienfait... Il faut toujours dire comme le roi dit.
LA BARONNE
Alors, il a gracieusement tiré ce papier de sa poche, et me l'a remis en ajoutant : « De ma part, au marquis de Lancy. » LE MARQUIS, prenant la lettre.
De la part du roi!,.. Que diable cela peut-il être?
LA BARONNE
Quelque nouvelle faveur, sans doute; quelque titre, quelque décoration.
LE MARQUIS
Non... une nouvelle ambassade...
Importante?
LE MARQUIS
Très-importante.... et très-pressée, à ce qu'il parait.
HERMINIE
(•h ! mon Dieu !
LA BARONNE, voyant entrer les quatre Témoins. Allons, Herminie, revenez à vous. Voici MM. les témoins qui viennent nous chercher.
LE MARQUIS, à part.
Qu'est-ce que cela veut dire ? L'ordre de partir pour le Danemark ce soir même. Est-ce que par hasard Sa Majesté...? Diable! diable!,., mais doucement, doucement, sire!
Viii. 15
LA BARONNE
Allons, marquis, la main à votre fiancée.
HERMIME.
Ah ! je me sens mourir.
(Herminie fait un effort pour se lever et retombe.) ANTOINE, s'avançant.
Mais VOUS voyez bien qu'elle est évanouie, la pauvre enfant I
LE MARQUIS
Qu'est-ce que ce pauvre garçon, madame la baronne.'
LA BARONNE
Ah ! un ancien serviteur de la famille... Ne faites pas attention, (a Antoine.) Ton zèle t'aveugle, mon garçon... Va !... va !... cela ne te regarde pas.
ANTOINE
Gomment, cela ne me regarde pas? (nerminie reut se lever.) Non... non... restez encore...
LA BARONNE, au Valet.
Faites sortir cet homme. Allons, mademoiselle, le roi lo veut!
HERMINIE
Tu le vois, ils le veulent, ils le veulent !
ANTOINE
Ils le veulent !... Eh bien, moi, j€ ne le veux pas..,
LA BARONNE
Slais cet homme est fou !
ANTOINE
Ah ! c'est comme cela ! ... Avec de la noblesse, des châteaux, des équipages, de belles robes et de beaux diamants, on peut mourir de désespoir... Je ne le croyais pas... Mais je le vois maintenant. Eh bien, on renoncera à tout cela, aujourd'hui, à l'instant même... On n'aura plus d'équipages, on n'aura plus de laquais, on ne sera plus marquise; mais on sera libre, ou sera heureuse ! on ne s'appellera plus mademoiselle Herminie d'Uacqueville... c'est vrai, c'est un beau nom qu'on pord... Mais on s'appellera Louise Bernard... et c'est un nom honnête ou'on retrouve.
HERMINIE
Que dis-tu, Bernard.'
ANTOINE
La vérité! je dis, je dis que vous êtes ma sœur!
LE MARQUIS
Sa sœur?
ANTOINE, donnant une lettre à la Baronne.
Lisez, madame, lisez, (a Louise.) Si c'était pour ton bonheur, je te dirais : Obéis, ma petite Louise, obéis; car la baronne, vois-tu, eîîe t'a aimée dix-huit ans comme son enfant... La baronne, c'est ta seconde mère... Mais ce qu'o;i t'ordonne là, c'est ton malheur, ton désespoir et ta honte.
LE MARQUIS
Misérable !
ANTOINE
J'ai dit sa honte, é'est le mot, et je ne le reprendrai pas... Vous ne savez pas ce que je sais, moi, vous ne pouvez pas comprendre... Oui, je le repète, c'est pour son malheur, son désespoir et sa honte ! (A Louise.) Sois tranquille, Louise, sois tranquille, mon enfant, une vie bien simple, bien douce, et la liberté de donner ton ccrar à un brave garçon, voilà ce que je te promets.
EA BAROTTNE, atterri*.
Qu'ai-je lu, mon Dieu !
LE MARQUIS
Mais, madame, est-ce que, par hasard, cet homme...?
LA BARONNE
Oui, monsieur le marquis, seul, maintenant, il a dés droits sur mademoiselle !
(Elle remet la lettre à Antoine; en co moment, les Témoins se retirent silendeosement.)
LE M.VBQUIS, à pat.
C'est un coup du ciel!... Écrivons à Sa Majesté que, ne me mariant pas, mon ambassade devient inutile! ANTOINE, à Herminie.
Et maintenant, à la garde de Dieu !
HERMINIE, à la Baronne, en lui prenant la main, qu'elle embrasse. Madame, permettez qu'une dernière fois...
ANTOINE
Viens, Louise! viens, ma sœur!
(La Baronne tombe anéantie sur un fauteuil. Antoine entraîne sa sœur; arri- Téo au fond, Horminie se retourne pour roir encore la Baronne. Le Marquij salue la Baronne.)