SCÈNE IX LOUISE, puis ANTOINE
LOUISE
Henri!... mon Henri!... le perdre à toutjamais! Oh! non... ce que M. Lebel m'a dit tout à l'heure... Oui, il me conduira jusqu'aux pieds du roi, que mes pleurs, mes larmes attendriront, je l'espère. Mais il ne paraît pas, et le temps s'écoule... Ah! Antoine! (Courant II lui.) Antoine, tu ne sais pas...
Je sais tout, je reviens de la chaumière.
LOUISE
Mais tu ne sais pas qu'ils l'ont condamné.
ANTOINE
Je le sais; je viens de voir le chevalier j il est perdu!
LOUISE
Non, Antoine; je puis le sauvor, peut-être.
ANTOINE
Le sauver, toi ?
LOUISE
Oui, mon Henri, je vais le sauver. N'est-ce pas bien juste, puisqu'il s'est perdu pour moi, que ce soit moi qui le sauve.' ANTOINE, avec joie.
Et comment? Voyons.
LOUISE
Écoute. M. Lebcl sort d'ici; il m'a dit que, si je demandais au roi la grâce d'Henri, le roi me l'accorderait; et, dans un instant, il va venir me prendre pour me conduire près de Sa Majesté.
ANTOINE
Louise, lu n'iras pas.
LOUISE
Comment! lorsque, d'un mot, à ce qu'on assure, je puis sauver Henri ?
ANTOINE
Oui, d'un mot, tu peux le sauver, je crois; mais tu n'iras pas.
Antoine, mon frère, tu deviens insensé.
ANTOINE
Mais, malheureuse! malheureuse! tu ne sais donc pas...?
LOUISE
Quoi? que veux-tu que je sache, mon Dieu? Je sais que Henri est prisor.:^îer, que sa liberté, que sa vie peut-être, courent des dangers, que je puis le sauver, à ce qu'on assure. Voilà tout ce que je sais. Qu'ai-je besoin d'en savoir davantage? Laisse-moi, frère, laisse-moi.
ANTOINE
Et moi, je te dis que je ne te quitterai pas d'un instant.
288 THÉÂTRE COMPLET D'aLEX. DUMAS
d'une minute; je te dis que, si l'on te conduit chez le roi, je t'accompagnerai.
LOUISE
Oh ! mais impossible !
ANTOINE
Impossible, je le sais bien ; aussi tu n'iras pas.
LOUISE
Antoine, Antoine, que signifie cela? Jamais vous ne m'avez parlé ainsi.
ANTOINE
C'est que jamais, jusqu'ici, tu n'avais couru un pareil danger.
Un danger, moi! quel danger puis-je courir? Je te le répète, Antoine, tu es fou.
ANTOINE
Louise, prenez mon bras et suivez-moi.
LOUISE
Moi, m'éloigner quand ma présence ici est nécessaire à Henri? Jamais, jamais.
ANTOINE
Louise, suis-moi, il le faut, je le veux.
LOUISE
Oh! c'est trop! Vous oubliez, Antoine...
ANTOINE
Je n'oublie rien, au contraire.
LOUISE
Antoine, vous oubliez que je suis libre.
ANTOINE
Libre de te déshonorer? Eh bien, va donc alors!
LOUISE
De me déshonorer? Mon Dieu, mon Dieu ! mais que veux-tu dire? qu'oses- tu supposer?
ANTOINE
Je ne suppose pas, j'ensuis sûr. Tu vas savoir. ..(Allant regarder au fond.) C'est lui déjà, c'est cet homme maudit; s'il me voit, il me fera arrêter, conduire à la Bftstille, comme il m'en a menacé.
LdUlSE.
Toi, à la Bastille?
ANTOINB.
Oui, je sais un secret terrible, un de ces secrets qui tuent. Écoute, Louise; cet homme, il ne faut pas qu'il me voie. Mais je serai là, là, derrière le paravent; refuse de le suivre, refuse, de par le ciel; ou, si tu y consens, eh bien, malheur à moi, mais aussi malheur à luil
(H 86 jette derrière le paravent.) LOUISE.
Oh! mon Dieu! mon Dieu! que veut-il dire?