SCÈNE IV HALIFAX, JENNY
Jenny, ma chère enfant, nous voilà seuls !
JENNY
Oh ! vous êtes bien bon d'être venu.
HALIFAX
Ce n'est pas sans peine, allez ! Il m'avait ordonné de ne pas plus le quitter que son ombre, ce vieux scélérat.
JENNY
De qui parlez-vous ?
HALIFAX
De sir John Dumbar.
JENNY
Lui, notre protecteur !
HALIFAX
Oh! oui, oui, il nous protège .'... Mais, pendant qu'il déjeunait avec monseigneur de Cantorbéry, j'ai profité du moment où le curé du village venait pour saluer son archevêque, et, comme il entrait, je me suis sauvé, et me voilà... Malheureuse enfant !
JENNY
Comment?...
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HALIFAX
Oui, malheureuse enfant!... Quelle idée avez-vous eue de m'ainier?... Dites.
Mais n'est-ce pas bien naturel, monsieur James?...
HALIFAX
Quand vous aviez une autre passion dans le cœur; car vous aimiez quelqu'un, Jenny !... Oh! je suis bien informé, allez !
JENNY
Oui, c'est vrai... oui, j'avais une passion dans le cœur... oui, j'aimais quelqu'un...
HALIFAX
Ah!
JENNT.
Mais cette passion, c'était pour vous!... celui que j'aimais, c'était vous !
HALIFAX
C'était moi? vous m'aimiez, Jenny?... Allons, il ne me manquait plus que cela!... Mais où m'aviez-vous vu ? depuis quand m'aimiez-vous ? Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !
JENNY
Vous demandez où je vous avais vu? Ne sommes- nous pas du même village, James?... ne sommes-nous pas de Staunington?...
HALIFAX
De Stannington!... vous êtes née à Stannington.
JENNY
Sans doute ! . . . Vous demandez depuis quand je vous aime ?. .. Depuis mon enfance.
Mais, si je me le rappelle bien, il y a six ans que j'ai quilié le village.
JENNY
Et j'en avais quatorze... A quatorze ans, une pauvre enfant a déjà un cœur; et puis vous étiez si bon pour la pauvre Jenny Howard, que vous ne vous rappelez plus maintenant !
HALIFAX
Jenny Howard!... attendez donc!... Eh bien, si, si, je vous reconnais, je me souviens... Mais tu étais si frêle et si petite alors!... Tu habitais une maisonnette entourée d'arbres, et voisine de la maison du boa vieux curé.
JEKNV.
C'est cela, c'est bien cela !
HALIFAX
Tes parents semblaient t'ai mer moins que ta sœur, et te battaient quelquefois... Ça m'affligeait, de te voir pleurer, et je te défendais quand j'arrivais assez tôt, ou bien j'essuyais tes larmes quand je venais trop tard.
JENNY, à part.
Il se souvient, il se souvient tout à fait!... (Hant.) Et, pour me consoler, vous me disiez que j'étais plus jolie qu'Anna; ce qui n'était pas vrai.
HALIFAX
Si fait, c'était la vérité, au contraire.
JENNY
Vous me disiez que j'étais meilleure qu'elle ; ce qui était encore un mensonge.
Non, tu as toujours été bonne, gentille, gracieuse... Aussi, aussi, sois tranquille, va, je ne t'épouserai jamais.
JENNY
Que dites-vous ?
HALIFAX
Moi? Rien; c'est vous qui me parliez, Jenny... c'est vous qui me parliez des jours de notre enfance, si loin de moi maintenant, et que j'avais oubliés, tant il s'est passé de choses entre ces jours-là et ceux d'aujourd'hui.
JENNY
Aussi, quand vous partîtes, monsieur James, je crus que mon pauvre cœur allait se briser; huit jours auparavant, je ne dormais plus, je ne mangeais plus, je ne faisais plus que pleurer... On vous reconduisit jusqu'à une demi-lieue du village... Oh ! mais, moi, je ne voulais pas les adieux de tout le monde... moi, j'étais partie devant... moi, je m'étais cachée sur la route.
HALIFAX
Oui, oui, derrière la fontaine des fées.
JENNY
Vous vous le rappelez ?
HALIFAX
Pauvre enfant, et tu ne m'avais pas oublié, toi I
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JENNV.
Moi, vous oublier! ne m'aviez-vous pas laissé un souvenir?
Un souvenir?
JENNV.
Vous ne vous rappelez plus?
HALIFAX, cherchant.
l'n souvenir?...
JENNV.
Je VOUS accompagnai deux lieues; mais vous ne voulûtes pas permettre que j'allasse plus loin... Nous nous quittâmes... Je pleurais bien fort, et vous, vous pleuriez un peu aussi !
HALIFAX
Alors, je me mis à gravir la montagne en faisant des signes avec mon mouchoir. Toi, tu me suivais de la vallée; mais, arrivé au sommet, à la place où le chemin tourne, à l'endroit où j'allais te perdre de vue, je me suis retourné une dernière fois, et, m'approchant vers l'extrémité du grand rocher, je t'ai vue au-dessous de moi, à genoux, et m'envoyant un dernier adieu... un dernier baiser... Alors, j'ai cueilli une marguerite, et je te l'ai jetée.
JENNY
Je l'ai toujours conservée...
HALIFAX
Se peut-il ?
JENNV.
Soit hasard, soit provideuce, elle avait neuf feuilles..; Oh ! combien de fois je les ai interrogées, ces neuf feuilles... Comprenez-vous, James?... Il m'aime, un peu... HALIFAX, comptant sur ses doigts.
Très-bien, je comprends, très-bien! il m'aime un peu, l)eaucoup, passionnément, pas du tout. Il m'aime un peu, beaucoup, passionnément, ça fait neuf, et la marguerite avait raison. Oui, je t'aime, je t'aime comme un fou!
JENNY
Oh ! mon Dieu !
HALIFAX
Je ne t'aime pas un peu, mais beaucoup... mais passionnément, comme disait la marguerite. Aussi, sois bien tranquille, mon enfant, je ne t'épouserai jamais.
JENNV.
James, que dites-vous donc ?
HALIFAX
Rien... Et après?...
Après quoi?...
JENNY
HALIFAX
Après mon départ, que fîtes vous?... que devîntes-vous?..,
JENNY
Je vous attendis... Quelque chose me disait que je reverrais mon James bicn-aimé; aussi, les jeunes gens du village eurent beau me dire qu'ils m'aimaient, les jeunes seigneurs eurent beau me faire les doux yeux, les vieux richards eurent beau m'offrir leur fortune; je secouais la tête à toutes les propositions, et je me disais tout bas : « Il ne connaissent pas mon James; car, s'il le connaissaient, ils se rendraient justice, et ils s'éloigneraient. » Et je t'attendais tous les jours; puis, dans les moments de doute, quand la prière était insuffisante potir me rassurer, eh bien, j'interrogeais ma chère marguerite ; elle me répondait que tu m'aimais toujours, beaucoup, passionnément, et alors je me reprenais à espérer. Et tu vois que j'avais raison, puisque nous voilà réunis pour ne plus nous séparer jamais.
HALIFAX
Oh! non, non, jamais, ta marguerite a raison; je t'aime, je t'adore; tu es un amour, tu es un ange!... et jamais... jamais,"je ne t'épouserai!
JENNY
Comment! vous ne m'épouserez pas?
HALIFAX
Oh ! si fait, ce serait mon plus grand désir, mon plus grand bonheur; mais, plus tard, quand je ne serai plus dans l'affreuse position où je me trouve... Oh! si tu savais, Jeuny, si tu savais combien je t'aime, combien je te trouve meilleure que moi! Tiens, je suis un malheureux! pardonne-raoi, je te demande pardon à genoux.