‹ Théâtre completChapitre 34 sur 149 · SIR JOHN, HALIFAX · texte numérisé non relu

SIR JOHN, HALIFAX

SIR JOHN

Eh bien, c'est donc fini, mon enfant?

HALIFAX

Oui, monseigneur. Mais qu'èies-vous donc devenu? Je vous cherchais de tous côtés, et j'étais si inquiet, que j'ai quitté la noce.

SIR JOHN

Merci; je suis bien sensible à ton attention, mais j'étais re tenu ici... par un message du roi.

HALIFAX

Ah ! Sa Majesté vous écrit?...

SIR JOHN

-Oui, elle m'ordonne de partir à l'instant même pour Londres.

HALIFAX

Il faut obéir, monseigneur, et à l'instant même. Peste! quand Sa Majesté ordonne, il serait dangereux de la faire attendre.

SIR JOHN

Aussi, je pars dans dix minutes.

HALIFAX

Dans dix minutes?

Oui, j'ai donné l'ordre de mettre les chevaux à la voiture.

HALIFAX

Bon voyage, monseigneur !

SIR JOHN

Comment, bon voyage?

HALIFAX

Sans doute, je dis: « Bon voyage, monseigneur.' »

HALIFAX 63

SIR JOHN

Eh bien, je te rends ton compliment alors.

HALIFAX

A n oi?

SIR JOHN

Tu pars aussi !

HALIFAX

Je pars, vous croyez ?

SIR JOHN

Oui, tu pars, j'en suis sûr, et avec ta femme encore.

HALIFAX

Ah! oui, c'est juste, je l'avais oublié; je pars avcf ma femme... Nous allons à Paris.

Non, nous allons à Londres.

HALIFAX

Je crois que vous vous trompez, monseigneur»

SIR JOHN

Non, je ne me trompe pas.

HALIFAX

Si!

SIR JOHN

Non!

HALIFAX

Si fait, je vous donne ma parole d'honneur, monseigneur, que, plus vous allez à Londres, plus nous allons à Paris.

SIR JOHN

Et tu ne changeras pas d'avis ?

HALIFAX

Je n'en changerai pas!

SIR JOHN

C'est ce que nous allons voir. — Tu as connu lord Dudley ?

HALIFAX, effrayé.

Hein!... lord... lord Dudley?... Non, non, je ne le connais pas.

SIR JOHN

Non?

Non, je ne crois pas le connaître, du moins.

SIR JOHN

C'est possible; toujours est-il que le malheureux Dudley a été assassiné.

HALIFAX

Assassiné? Mais pas du tout!... il a été tué dans un duel... dans un duel sans témoins, il est vrai, mais dans un drel loyal.

SIR JOHN

Ah! je croyais que tu ne le connaissais pas?

HALIFAX

Heuî... on peut ne pas connaître un homme et apprendre sa mort... Un jour, dans une taverne, j'entends dire à quelqu'un : « Lord Dudley est mort hier ; » je réponds : « Tiens, ce pauvre lord Dudley !» et je ne le connais pas pour ça, moi.

SIR JOHN

C'est encore possible!... Tu crois donc alors qu'il a été tué loyalement?

HALIFAX

J'en suis persuadé.

SIR JOHN

Eh bien, le roi n'est pas de ton avis.

HA'IFAX.

Ah ! le roi sait déjà...?

Oh ! mon Dieu, oui !

HALIFAX

Et il n'est pas de mon avis, vous dites?

SIR JOHN

Pas le moins du monde.

HALIFAX

Les rois ignorent si souvent la vérité!... Est-ce que la lettre que vous venez de recevoir de Sa Majesté...?

SIR JOHN

Elle avait justement rapport à cela, tu as mis le doigt dessus.

HALIFAX

Et vous dites que le roi ne croit pas à la loyauté de.,..'

SIR JOHN

Tiens, lis toi-même !

HALIFAX

Diable !

HALIFAX 65

sm JOHN, lis.

HALIFAX, lisant.

« Mon cousin, j'apprends à l'instant la mort de lord Dudley, qui paraît avoir été assassiné dans un duel sans témoins.» SIR JOHN, lui indiquant du doigt un passage de la lettre. Et plus bas...

BALIFAX, continuant.

« Je tiens beaucoup à ce qu'un exemple soit fait le plus promptement possible en la personne de ce misérable. » SIR JOHN, répétant.

« Le plus promptement possible, en la personne de ce misérable... de ce misérable. »

HALIFAX

Je vois bien, pardieu! cela y est en toutes lettres.

SIR JOHN

Et signé : « Charles, roi ! »

HALIFAX

« Charles, roi ! » Eh bien, qu'allez-vous faire?

SIR JOHN

Ce que je vais faire, moi?

HALIFAX

Oui, vous!... Est-ce que vous allez vous mettre à la recherche de ce... de ce misérable?

SIR JOHN

Ah! mon Dieu, non!

HALIFAX

C'est très-bien, monseigneur, c'est très-bien... D'ailleurs, peut-être qu'il a déjà quitté l'Angleterre.

SIR JOHN

Non.

Non?... Eh bien, il a eu tort... Mais, dans tous les cas, eomme il est loin d'ici, vous n'irez pas vous déranger. A quoi bon aller chercher bien loin un pauvre diable ? ^ SIR JOHN, posant la main sur l'épaule d'Halifax.

Quand on l'a sous la main, n'est-ce pas ?

HALIFAX

Hein?... qu'est-ce que vous dites?... Pas de mauvaises plaisanteries, monseigneur.

SIR JOHN

Je ne plaisante jamais!

HALIFAX

Commeii vous me soupçonnez, moi?

SIR JOHN

Je ne te soupçonne pas... j'en suis sûr.

HALIFAX

Ail ! vous en êtes sûr? comment pouvez- vous en être sûr, puisque lord Dudley s'est battu sans témoins et a été tué sur le coup ?

SIR JOHN

Non, il n'a pas été tué sur le coup.

HALIFAX

Ah! ah! il n'a pas été tué sur le coup? C'est différent, alors... S'il n'a pas été tué sur le coup, ça embrouille beaucoup les choses.

Non, ça les éclaircit, au contraire... attendu qu'il a raconté l'affaire comme elle s'était passée.

HALIFAX

Il a raconté l'affaire comnje elle s'était passée?

SIR JOHN

Tu admets bien qu'il savait à quoi s'en tenir, hein?

HALIFAX

Oui ; mais il ne faut pas trop croire comme cela les gens qui se meurent... Ils ont quelquefois l'esprit fort troublé.

SIR JOHN

Eh bien, tu vas juger par toi-même s'il a dit la vérité. Tiens, lis !

(II tire la lettre de Dadley.)

HALIFAX

Qu'est-ce que c'est que ça?... Encore une lettre!... Mais il en pleut donc, des lettres? (Lisant.) « Mon cher Dumbar, dans un duel sans témoins, j'ai été blessé mortellement pai un drôle nommé Halifax, qui m'a passé au travers du corps l'épée qu'il n'avait pas le droit de porter... »

(Ils se regardent.) SIR JOHN.

Et plus bas. (Lisant.) « Je vous supplie de le faire pendre aussitôt qu'il vous tombera sous la main... C'est le d^mer vœu de votre ami... »

HALIFAX

C'est d'un bon chrétien, d'un excellent chrétien!... Eh

bien, oui, puisqu'il faut l'avouer, c'est moi qui ai tué lord Dudley... Jlais je l'ai tué en faisant une bonne action... en sauvant une pauvre femme qu'il voulait déshonorer !

SIR JOHN

Ah ! bah ! tu protèges l'innocence?,., tu défends la vertu?... Cette histoire est charmante... mais je doute que Sa Majesté s'en contente... Ah çà ! maintenant que tu as lu ces deux lettres, pars-tu toujours pour la France ?

HALIFAX

Non; j'aimerais mieux y être, je l'avoue... Mais, n'y étant pas, je reste où je suis.

SIR JOHN

Refuses-tu toujours de venir à Londres avec ta femme?

HALIFAX

Non; j'aimerais mieux ne pas y aller... Mais, du moment que la chose vous fait plaisir, je vous suis trop dévoué...

SIR JOHN

Eh bien, à la bonne heure, nous devenons enfin raisonnable... Voilà toute la noce qui revient; annonce à ta femme que nous partons, et, dans dix minutes, à cheval I

HALIFAX

Dans dix minutes? (a part.) Ah ! mon Dieu, mon Dieu, envoie-moi quelque bonne idéel

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