VIII. S
SIR ARTUJR.
Qu'est-ce que cela signifie ?
HAL'FAX.
Jenny vous contera la chose; moi, je vais faire quelques préparatifs de départ.
TOM RICK, entrabt roide comme an manche à balai. Ah! c'est vous, monsieur Halifax... Merci, ah! merci... Je vous en fais mon compliment, il a été joli, votre pourboire, et, une autre fois, quand vous n'aurez que des cadeaux pareils à faire à vos amis, vous pourrez bien les garder pour vous... Tenez, le voilà, votre chapeau; tenez, le voilà, votre manteau.
(Halifax sort.) SIR ARTHUR.
Que t'est-il donc arrivé, mon pauvre Tom ?
Oui, voyons, assieds-toi, et conte-nous cela.
TOM RICK
M'asseoir?... Si je puis m'asseoir dan» trois semaines, je serai très-content !
JENNY
Mais qu'as-tu donc ?
TOM RICK
Ce que j'ai?,.. J'ai que votre mari s'est conduit vis-à vis de moi d'une façon... Oh !... allons donc!...
JENNY
Comment mon mari est-il cause...?
TOM RICK
Comment il est cause, le sournois?... Il vient à moi hier d'un air aimable, me dire: «Tom, mon cher Tom, tu as envie d'aller à Londres, n'est-ce pas?... » Vous savez, c'était mon tic, je voulais aller à Londres... je voulais voir Londres, moi !
SIR ARTHUR
Eh bien, tu y as été et tu l'as vu...
TOM RICK
Oh ! oui, et agréablement encore, je peux m'en flatter!... Je lui réponds: «Oh! oui!... oh! oui... oh! oui, monsieui Halifax!,..» Eh bien, dit-il, prends mon chapeau et mon manteau, monte sur mon cheval, cours devant la voiture de sir John Dumbar, et, en arrivant, tu auras un bon pourboire, Bt tu verras Londres...» Je mets son chapeau, qui m'allait
HALIFAX 7o
liorribloment mal ; je mets son manteau, qui m'était une fois trop long; je monte sur son cheval, qui était une fois trop dur; je pars d'un galop enragé... Quatre heures après, nou» étions à Londres... Je fais un elfort, je descends de cheval, je prends mon chapeau à la main, et j'ouvre la portière avec la figure la plus agréable que je puisse prendre... comme cela, tenez...
JEMY.
• h bien ?
TOM RICK
Eh bien, il paraît que sir John n'aime pas les figures agréables, car à peine eut-il vu la mienne à la lueur des lanternes de sa voiture, qu'il m'allongea le plus vigoureux soufflet!... Écoutez, j'en ai bien reçu, mais jamais, au grand jamais, un de la force de celui-là... V'ià d'abord pour mon pourboire, bon !
SIR ARTHUR
Oh ! mon pauvre Tom !
TOM RICK
Puis milord ajoute : « Conduisez ce drôle-là dans la mansarde, tandis que je vais chercher, chez le chancelier, un ordre pour faire pendre un autre drôle. »
JENNY
Oh ! mon Dieu !
TOM RICK
Oui, oui, c'est comme cela... Ça vous fait de la peine, a vous?... Je le crois pardieu bien! à qui ça n'en ferait-il pas?... Mais attendez encore, ce n'est pas tout... Je monte dans ma mansarde et je me dis: « Au moins, de ma fenêtre, je verrai Londres... » 11 faisait un clair de lune magnifique!
C'était une consolation.
JENNY
Eh bien ?
TOM RICK
Eh bien, ma fenêtre donnait sur une cour, avec un grand mur devant... Un quart d'heure après, pendant que je regardais mon mur, on remonte et l'on me dit : « Allons, allons, il faut repartir!... —Achevai? » que je m'écrie. Je commençais à en avoir déjà assez, de cet anim;il... « Sans doute, achevai, » qu'on me répond. Il n'y avait pas à raisonner; je remonte sur mon quadrupède... quand je dismon quadrupède.
76 THÉÂTRE COMPLET d'ALEX. DUMAS
c'en était un autre quatre fois plus dur que le premier! Sir John était déjà dans sa voilure; il me crie: «Eu avant, drôle, en avant!... » Je repars au galop... Aux trois quarts du chemin, mon cheval s'emporte; je crie pour le retenir; plus je crie, plus il court!... Enfin, je croyais qu'il allait m'emporter comme cela au bout du monde, quand, en passant devant l'auberge, il s'arrête tout court; il parait qu'il a l'habitude de loger ici... Moi qui n'étais pas prévenu, je saute par-dessus ses oreilles; vous comprenez, c'était mon chemin; c'est alors que vous m'avez entendu crier : « Oh ! la la ! »
JENNY
Mon pauvre Tom !
TO^ RICK
Oh ! oui; votre pauvre Tom, il peut s'en vanter d'être intéressant !... Aussi, qu'il me demande jamais un .service, votre crocodile de mari !
HALIFAX, rentrant.
Mon cher Tom, fais-moi un plaisir...
Un plaisir, à vous ?... Jamais... jamais !..,
JENNY
Mais à moi, Tom ?
TOM RICK
A vous, c'est autre chose !... Jamais non plus... vous êtes sa femme...
HAMFAX.
Fais-moi le plaisir d'aller aider le garçon d'écurie à mettre le cheval à la voiture.
JENNY
Entends-tu, Tom? je t'en prie...
TOM RICK
Oh ! il faut bien que ce soit pour vous... Mais, pour lui,
jamais, jamais, jamais !...
'• (Il sort.)
HALIFAX
Et maintenant, à nous, ma petite femme; en route !
JENNY
Adieu, monsieur Arthur, adieu, adieu! Embrassez Anna., ll.viJFAX ouvre la porte, et la trouve gardée par doux Sentinelles. Eh bien, qu'est-ce que c'est que cela ? ■
LE SERGENT, croisant la hallebarde.
On ne passe pas !
Comment, on ne passe pas ?
LE SEUGENT.
Non.
HALIFAX, montrant Arlhnr.
C'est monsieur qui ne passe pas... Mais moi:
LE SERGENT
Personne ne passe jusqu'à l'arrivée de sir John Durabar.
HALIFAX
Oh ! le vieux scélérat!... Quand je te le disais !...
SIR ARTHUR
Mais qu'y a-t-il ?.,. qu'est-ce que cela signifie ?
HALIFAX
Gela signifie que sir John Dumbar aime ma femme.
JENNY
Mais je ne l'aime pas, moi.
HALIFAX
Ça ne fait rien.
Sm ARTHUR.
Mais, sur les terres de Clarendon, il n'osera rien contre Jenny.
HALIFAX
C'est juste; mais, contre moi, il osera quelque chose.
Qu'osera-t-il?
HALIFAX
Il osera me faire pendre.
JENNY
En effet, cela me rappelle que Tom nous a dit que sir John Dumbar ne s'était arrêté à Londres que juste le temps de prendre un ordre pour faire pendre un drôle. HALIFAX, bas, à Arthur.
Le drôle, c'est moi.
SIR ARTHUR
Ah ! mon Dieu !... Comment te tirer de là ?
HALIFAX
Si vous vouliez me le dire, vous me rendriez service.
SIR ARTHUR
Par cette fenêtre...
HALIFAX
Il y a des sentinelles... Toutes ses précautions étaient prises.
(Il tombe sur im fauteoil.)