SCÈNE III ROGER, LOUISE
B06ER; voyant Charlotte qui s'enfuit, et s'élançant après elle. Charlotte! Elle me fuit!... (S'arrêtant à la porte de gauche et s« retournant rers Louise.) Pardon, mademoiselle; mais vous, son amie, vous que je vois toujours avec elle, vous pouvc- m'expliquer d'où viennent cette crainte, cet effroi?
LOCISE.
Rien de plus facile, monsieur.
BOCER.
N'aurait-elle point reçu ma lettre?
LOUISE, montrant la lettre.
La voilà.
ROGER, avec joie.
Oh ! elle l'a lue !
LOm&E.
D'un bout à l'autre.
ROGER, soupirant.
Alors, c'est qu'elle ne m'aime pas.
LOUISE
Pourquoi n'aimerait-elle pas M. le vicomte?
ROGER
Puisqu'elle se sauve quand j'arrive!
LOUISE
OÙ M. le vicomte de Saiut-Hérem a-t-il vu qu'on ne fuit que les gons que l'on déteste ?
ROGER, avec enthousiasme.
Que me dites-vous là?... Serait-il vrai?... Quoi! la crainte seule de laisser pénétrer des sentiments... ? Oh ! mademoiselle, dans ce cas, je serais le plus heureux des hommes !
LOUISE
l'n instant, un instant! Je ne dis pas tout à fait cela.
Que dites-vous, alors ?
LOUISE
Je dis que Charlotte est une jeune fille de naissance, élevée ici sous la protection spéciale de madame de Maintenon; je disque madame de Maintenon lui a promis un chapitre... Vous comprenez, monsieur, un chapitre ! et qu'avant de perdre une aussi belle carrière que celle de chanoinesse, elle voudrait savoir, ou plutôt, moi, son amie, sa directrice, son mentor, je voudrais savoir ce qu'elle pourrait trouver en échange.
ROGER
Doutez-vous que mes vœux ne soient honorables, mademoiwllc?...
LOUISE
Non ; mais vous êtes riche, monsieur le vicomte, vous jouis-
sez d'une grande faveur près de monseigneur le duc d'Anjou, avec lequel vous avez été élevé comme menin ; voire famille peut avoir rêvé pour vous un très-brillant mariage; de sorte que, si la pauvre Charlotte vous aime, je n'en sais rien et je ne le dis pas; si elle consent à vous voir, elle se compromet; car tout se sait, monsieur, surtout à Saint-Cyr; ot, une fois compromise, elle perd la f.iveur de madame de Maintenon et l'espoir même d'être chanoinesse.
ROGER
Mais, enfin, par quelles promesses puis-je la rassurer? par quels serments puis-je la convaincre?
LOUISE
Oh! ce sera difficile, car je dois vous prévenir qu'elle a en moi une amie des plus exigeantes.
ROGER
Et vous agissez sagement, mademoiselle... On ne saurait avoir trop de défiance... II y a tant de mauvais sujets qui se font un jeu de tromper la candeur et la vertu! Mais moi!... oh! ne me confondez pas avec ces pervers... Mes vues sont pures... légitimes!,., une union sacrée... un mariage que je serai lier de proclamer devant tous... Pas tout de suite, par exemple... non... des motifs puissants... des raisons de famille qu'elle connaîtra, lui ferontaisément comprendre... Mais ce mystère... mon orgueil saura le dévoiler bientôt.
LOUISE
Un mariage secret ? M. le vicomte, c'est bien grave. D'ailleurs, Charlotte y consentirait, et je dois vous dire d'avance, moi qui la connais, qu'elle n'y consentira pas... Charlotte y consentirait, qu'il faut sortir d'ici pour se marier secrètement.
ROGER
Oh ! que cela ne l'inquiète pas : j'entre ici et j'en sors comme je veux.
LOUISE, tristement.
Vous êtes bien heureux, vous!
ROGER
Maintenant, mademoiselle, voyons, êtes-vous rassurée ?
LOUISE
Pas encore tout à fait... 31ais, enfin, la position se dessine.
ROGER
Eh bien, alors, je vous en prie, je vous en sunolie, sovez
mon interprète près d'elle; dites-lui que je l'aime, que je l'adore, que je meurs si je ne la revois pas... que je l'attends, dans tint' iieure ici, pour la rassurer sur toutes ses craintes, pour combattre tous ses scrupules.
LOUISE
C'est bien, monsieur, nous y serons.
ROGER
Ah ! vous aussi ?
LOUISE
Sans doute; oh ! je ne quitte pas mon amie... Ne vous aijo pas dit que je suis son mentor?
ROGER, à part.
Oh! le petit démon!
LOUISE, à part.
Je le gêne, à ce qu'il paraît... Ah! ah !... Charlotte pourrait bien avoir raison.
ROGER, prenant son parti.
Venez, je vous attends...
LOUISE
Oh! nous ne nous engageons à rien!... nous ferons ce que nous pourrons, voilà tout ce que je promets... (Avec une grande révérence.) Monsieur le vicomte, à l'honneur de vous revoir. ROGER, avec un profond salut.
Mademoiselle... au plus tôt possible.