LES HABITUÉS
Samuel, des cartes!... Samuel, de la bière!... Samuel, des échecs !
HALIFAX, entrant.
Samuel, du vin 1... Ah I ah! nous avons joyeuse compagnie. Malheureusement, il n'y a ici que des manants. Décidément, l'hôtellerie de maître Samuel est fort mal composée ; je partirai demain. Ah! cela du moins ressemble à une figure humaine !
(Il va s'asseoir à la table de Dudley.) DUDLEY, levant la tête.
Pardon, monsieur : mais puis-je savoir à quoi je dois l'honneur que vous voulez bien me faire en prenant place à cette table?
HALITAX.
Voici la chose, mon gentilhomme. Je suis en course dans ce canton pour affaire secrète et d'importance. Il y a trois ou quatre jours que j'habite cet hôtel. Je viens d'entrer dans
HALIFAX 5
cette salle avec l'intention d'y tuer le temps ; j'en a fait le tour, on regardant si j'y trouverais un visage à qui parler : des faces de croquants, voilà tout. Enfin, j'ai avisé dans un coin un personnage qui sent son gentilhomme d'une lieue, et je suis venu m'asseoir pour vous dire : « Eh bien, mais, puisque nous sommes à peu près les seules gens comme il faut qu'il y ail ici, faisons donc quelque chose. Causons, buvons ou jouons. »
DDDIEY.
Diable ! vous êtes de liaison facile, à ce qu'il paraft.
HALIFAX
Qne vonlez-vous ! quand on s'ennuie au fond d'une misérable province et qu'on a l'habitude de fréquenter la meilleure société de Londres; quand on se trouve en contact avec de pareilles gens, après avoir en des rapports journaliers avec les Campbell, les Bolingbroke, lesDumbar...
DUDLEY
Les Dumbar! Connaitriez-vous sir John Dumbar?
HALIFAX
Ah ! ah! vous le connaissez donc vous-même?
DDDLEY.
Si je le connais! c'est mon intime ami.
HALIFAX
C'est aussi le mien, et même le meilleur, le plus utile de mes amis. Entre nous, c'est un échange perpétuel de bons procédés. Toute sa vie se passe, ce cher sir John, à me demander des services, et toute ma vie se passe, moi, à les lui rendre, (a part.) 11 est vrai qu'il me les paye.
DUDLEY
Ahl vous êtes son ami?...
HALIFAX
Mon Dieu, oui... quand je suis à Londres, il n'y a pas de jour que nous ne nous voyions.
DUnLEY.
Alors, à la santé de sir John Dumbar.
HALIFAX
A sa santé, et que Dieu lui conserve son rang, ses faveurs et sa fortune... sa fortune surtout. Maintenant, mon gentilhomme, que nous avons causé, qin' noHs avons bu, si nous jouiuiis un peu... Qu'est-ce que vous en dites ? Voilà justement là des dés et des cornets qui s'ennuient à mourir.
nuDLEY.
Volontiers. Que jouons-nous?
HALIFAX
Oh ! quelques guinées, voilà lout.
DUDLEY
Cela va. Aussi bien faut-il (jue j'attende ici.
HALIFAX
Alors, cela se rencontre à merveille.
DUDLEY
Voici mon enjeu.
HALIFAX
Et moi, voici le mien.
DUDLEV, secouant les dés.
Vous «vez raison, et vous devez cruellement vous ennuyer au fond de cette province. (Jetant ies dés.) Sept.
HALIFAX
Si je m'y ennuie? Je le crois mordicu bien, que je m'y ennuie! Heureusement, il y a une chose qui me distrait, (jetant les dés.) Huit.
(Il prend l'argent et laisse un second enjeu.) DUDLET, mettant à son tour son enjen.
Laquelle ?
HALIFAX
Les gens de ce canton ne sont pas spirituels, c'est vrai; mais, en revanche, ils sont horriblement bretailleurs... Vous comprenez, cela frise l'Ecosse, et tous ces diables de gentilshommes des Highlands ont une tête...
DUDLEY
De sorte que vous avez des querelles, et cela vous occupe, (il secoue les dés.) Cinq.
HALIFAX
Oui, j'en ai ordinairement une par jour; cependant, je dois dire que cette bonne occasion m'a manqué hier et aujourd'hui; je suis en retard, comme vous voyez. Heureusement qu'aujourd'hui n'est pas encore passe. (Amenant les dés.) Huit.
(n prend l'enjeu.) DUDLEY.
Et vous vous tirez toujours sain et sauf de ces petites rencontres ?
HALIFAX
HALIFAX
Oui, à quelque égratignure pris.
DLDLEY.
C'est du bonheur. (Amenant les dés.) Neuf. HALIFAX.
Non ; c'est de l'adresse. J'ai beaucoup voyagé, et, en Italie, un vieux professeur d'escrime m'a indiqué une petite botte florentine infaillible... Onze.
DUDLEY
Ah! ah ! et où avez-vous appris le lansquenet?
HALIFAX
En France, cela; je l'ai joué cinq ou six fois avec le chevalier de Grammont, qui était de première force.
DUDLEV.
Oui... Dix.
HALIFAX
Ah! vive-Dieu ! parlez-moi de la France... Voilà un agréable pays !... beau ciel, belles femmes et beaux joueurs... Douze.
DUDLEY
Pardon.
HALIFAX
Douze, voyez.
DUDLEY
Oui, je vois bien... Vous devez être malheureux en amour, monsieur.
HALIFAX
Pourquoi cela?
DUDLEY
Parce que vous avez du bonheur au jeu.
HALIFAX
Peuh!...
DUDLEY
Neuf.
HALIFAX
Dix.
DUDLEY
Je vous demande bien pardon, monsieur, mais il me semble que vous trichez.
HALIFAX
C'est peut-être vrai, monsieur... (ii prend les dés et les lui jeti» à la figure.) Mais je n'aime pas qu'on me le dise.
DUDLEV, se levant.
Monsieur !
HALIFAX
Quand je vous disais que nous n'étions pas à la fin de la journée, et que j'attraperais mon duel !
DL'DLEY.
Oui, monsieur, oui, vous le tenez, soyez tranquille, et vous le tenez bien; il ne vous échappera pas, je vous en réponds! HALIFAX, portant la maia à son épée.
A VOS ordres, mon gentilhomme.
DODLEy.
Non pas, s'il vous plaît! vous aurez votre duel, mais avec une variante... Je me défie de la botte florentine.
HALIFAX
A défaut de celle-là, j'en ai d'autres à votre service; qu'à cela ne tienne, monsieur.
DUDLEV.
Pardon ; pour cette fois, nous laisserons reposer votre épée ; elle doit être fatiguée du service qu'elle a fait depuis quinze jours, et nous nous battrons...
HALIFAX
A quoi.^
DUDLEY
Au pistolet, si vous le voulez, bien.
HALIFAX
Moi, je veux tout ce qu'on veut.
DUDLEY
Oui, vous êtes beau joueur, je sais cela. Samuel, allez chercher les pistolets que vous trouverez dans la voiture.
SAMUEL
Mais, monseigneur...
DCDLET.
Allez... Il y en a justement u de chargé et l'autre qui ne l'est pas.
HALIFAX
Tiens, comme cela se trouve !
DUDLEY
Nous marcherons l'un sur l'autre.
HALIFAX
Et nous tirerons à volonté; cela me va.
HALIFAX î
DUDLEY
Seulement, je vous préviens que la balle n'est pas pipée.
SAMUEL
Voici les pistolets demandés, monseigneur.
DUDLEY
Merci. Maintenant, monsieur, si vous voulez me suivre...
HALIFAX
Où cela?
DUDLEY
Dehors... dans la cour, dans le Jardin.
HALIFAX
Vous êtes fou, mon cher! il faitnuitcomme dansunfour... Pour nous éborgner, non, ma foi! je tiens à ma figure, moi !... Et puis il pleut à verse, et cela empêcherait vos amorces de brûler j sans compter que cela souillerait nos pourpoints.