‹ Théâtre completChapitre 68 sur 149 · CHARLOTTE, LOUISE · texte numérisé non relu

CHARLOTTE, LOUISE

LOUISE, entrant en éclatant de rire.

Oh ! ma chère amie, ma bonne Charlotte, qu'il est drôle quand il est en colère!

CHARLOTTE

Qui cela?

LOUISE

Mou mari... M. Dubouloy... Imagine-toi qu'il vient de me faire une scène... Oh ! j'aurais donné tout au monde pour que tu fusses-là.

CHARLOTTE

Vraiment ?

LOlilSE.

Tout ce qu'il y a de plus dramatique, ma chère. Enfin, dans l'état habituel, son visage m'a paru assez iusignifiant... Eh bien, dans la colère, sa figure prend une expression... Oh ! je le mettrai très-souvent en colère...

CHARLOTTE

Mais à propos de quoi cette querelle ?

LOUISE

Est-ce que je sais, moi?... 11 m'a parlé d'un piège où il

avait été entraîné, d'un mariage qu'il manquait, de la Bastille où on l'avait conduit, d'un cachot très-noir, d'un poulet et d'une bouteille de vin de Bordeaux; il m'a dit que j'étais cause de tout cela, que j'étais un serpent, et que jamais je ne serais sa femme que de nom : ce qui m'est parfaitement égal, attendu que je ne le connais que d'hier, ce monsieur, et que je n'en suis pas du tout folle.

Cependant tu l'as épousé?

LOUISE

Sans doute; mais ce n'est pas moi qui ai été le chercher. C'est lui qui est venu me trouver, c'est lui qui m'a dit qu'il m'aimait depuis longtemps, qu'il m'avait vue à la messe, aux représentations à'Eslher, qu'il mourrait de chagrin si je n'étais pas à lui ! Dame, moi, j'ai bon cœur, je n'ai pas voulu le laisser mourir, ce garçon, je me suis sacrifiée... Et puis, maintenant, voilà comme il me remercie... Ah! ma foi. à sa fantaisie!... comme il voudra.

CHARLOTTE

Et tu ne regrettes pas d'être mariée ?

LOUISE

Regretter d'être mariée, moi? J'en suis enchantée! Sais-tu qu'il a un trés-bel hôtel! J'ai visité tout cela pendant qu'il était sorti, ce matin. Tn verras mon appartement... Délicieux, ma chère! Quand je compare cela à ma chambre de Saint- Cyr... et puis comme c'est commode! je voulais venir te voir, je suis descendue et j'ai trouvé sa voiture à la porte... une excellente voiture, sans armoiries, il est vrai... mais on ne peut pas tout avoir... J'ai ordonné au cocher de prendre par le quai. Que c'est beau, Paris, ma chère!... que c'est beau, le Louvre, les Tuileries!... 11 y avait des carrosses qui passaient, il y avait des seigneurs dans les carrosses... Tout cela est d'un Jnniit, d'une animation... Et tu demandes si je suis bien aise d'être mariée? Oh! oui, j'en suis bien aise ! et ce serait à refaire que, certainement, je le referais!

CHARLOTTE, poussant un soupir.

Ah!

LOUISE

Mais, toi, est-ce qu'il n'en est pas ainsi? est-ce que tu ne penses pas comme moi ?

CHARLOTTE

Oh ! moi, ma chère Louise, je suis bien malheureuse!

LOUISE

Toi, malheureuse, Charlotte? Oh ! mon Dieu ! Et comment? pourquoi ?

CHARLOTTE

Oh ! moi... moi, je l'aimais; et lui, il ne m'aime pas!

LOUISE

Qui t'a dit cela ?

CHARLOTTE

Lui-même.

LOUISE

C'est lui-même? Il ne faut pas le croire.

CHARLOTTE

Comment veux-tu que je ne croie pas ?

LOUISE

Écoute: hier, il disait qu'il t'adorait; aujourd'hui, il dit qu'il te déteste. Très-certainement, il a menti hier ou aujourd'hui... Eh bien, pourquoi ne serait-ce pas aujourd'hui aussi bien qu'hier? Les chances sont au moins égales, tu en conviendras... Et maintenant, pourquoi te déteste-il ? Voyons !

CHARLOTTE

Oh! il m'accuse d'une chose affreuse!

Et de quoi t'accuse-t-il donc ?

CHARLOTTE

11 dit que tout cela est une intrigue menée par moi, conduite par moi... Il me croit capable...

LOUISE

De ce que j'ai fait... Ma chère, ce n'est pas aimable, ce que tu me dis là.

CHARLOTTE

Oh! Louise...

LOUISE

Sois tranquille; je ris.

CHARLOTTE

Et moi, je pleure.

LOUISE

Oh ! quelle étrange manière tu as d'envisager la vie? Qu'estce que c'est que cela?... Tu l'aimes?... D'abord, tu as tort de l'aimer... Toute femme qui aime perd la moitié de ses avanviu. g

tages. Mais crois-tu que c'est avec des larmes que tu le ramèneras?,.. Les hommes adorent nous voir pleurer, ça flatte leur amour-propre... C'est avec nos larmes qu'ils entretiennent ce préjugé, qu'ils sont nécessaires au bonheur de notre existence... Allons, plus de ces faiblesses- là ! c'est de mauvais goût pour les gens... Justement, voilà un valet.

CHARLOTTE

OR! celui-là, c'est un ancien serviteur de mon mari. Que voulez- vous, Comtois?

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