SCÈNE XI ROGER, CHARLOTTE
Oh! mon Dieu! qui m'expliquera donc d'où vient tout ce qui m'arrive ?... qui me dira ce qu'il faut que je fasse.? Mais ce n'est pas de l'indifférence que vous avez pour moi, monsieur, c'est de la haine! car ce départ... Mais non, je n'y puis croire encore...
ROGER
Je pars, madame.
CHARLOTTE
Ah ! monsieur, c'est affreux !
ROGER
C'est affreux! mais que vous importe que je parte ou que je reste, madame?
CHARLOTTE
Que m'importe, dites- vous?... Oh! vous le demandez!
ROGER
Sans doute. Je cherche en quoi ma présence ou mon absence peut vous intéresser.
CHARLOTTE
Le titre de votre femme, que je n'avais pas demandé, que
VOUS m'avez offert, que j'ai reçu par l'ordre d'une puissance dont j'ignorais l'intervention , me donne du moins un avantage : c'est de pouvoir vous dire hautement aujourd'hui ce que je n'osais vous avouer tout bas hier... Si vous ne m'aimez pas, monsieur... je vous aime, moi... Enfermée à Saint- Cyr, éloignée de toute société depuis mon enfance, n'ayant jamais connu ma mère, ayant vu mon père à peine, tout ce que mon cœur contenait d'amour, je l'ai reporté sur vous. Constamment malheureuse depuis mon enfance, sans appui, sans fortune, tout ce que mon cœur avait rêvé, je l'avais mis en vous. Vous étiez noble, élégant, riche, à la mode, en faveur; vous possédiez tous les biens de la terre, c'est vrai; moi, je n'avais qu'une chose, ma réputation. Eh bien, je la sacrifiais en fuyant avec vous...
EOGER.
Ah! madame, vous saviez d'avance que cette fuite...?
CHARLOTTE
Monsieur, une fille noble doit avoir sa parole comme un gentilhomme; et, sur ma parole, je l'ignorais!
ROGER
Il est fâcheux alors, madame, que les apparences soient contre vous, et me forcent, sous peine de ridicule...
CHARLOTTE
Et c'est à cette crainte du ridicule que vous sacrifie? mon bonheur, que vous sacrifiez ma vie !
ROGER
Votre vie?...
CHARLOTTE
Oui, monsieur, oui... je vous le dis: je mourrai loin de vous, je vous le jure.
ROGER
Non, madame, vous vivrez, et vous vivrez heureuse I Que demande une femme pour être heureuse? D'être jeune, vous l'êtes ; d'être jolie, vous l'êtes; d'être riche, vous l'êtes. Voici l'acte de donation, signé de moi, que vous pourrez remettre à votre notaire, et qui vous assure une existence honorable, digne du nom que vous portez.
CHARLOTTE, prenant l'aclo.
Vous me quittez, monsieur ?
Oui.
CHARLOTTE
Vous me quittez?
Sans doute.
ROGER
CHARLOTTE
Ni mes prières ni mes larmes ne peuvent vous retenir ? Vous voyez, je prie et je pleure I
ROGER
C'est une résolution prise.
CHARLOTTE, déchirant l'acte.
Alors, cet acte est inutile, monsieur, je le déchire.
ROGER
Vous le déchirez?...
CHARLOTTE
Du moment que vous me quittez, que vous m'abandonnez, que je ne suis votre femme que de nom, ce n'est point votre fortune et un hôtel qu'il me faut, c'est un couvent et mille écus de dot pour y entrer, voilà tout... Madame de Maintenon me choisira le couvent et m'y payera ma dot... Merci, monsieur! je ne veux rien de vous.
ROGER, avec quelque émotion.
Mais, madame...
CHARLOTTE
C'est bien, monsieur, c'est bien : faites ce que vous voulez, partez, restez, vous êtes le maître ; mais, moi aussi, je sais ce que j'ai à faire pour accomplir mes devoirs de femme à la manière dont je les entends, et je le ferai... Adieu, monsieur, adieu... Oh! pas un mot... pas un geste... Adieu! adieu!..,
(Elle rentre.)