‹ Théâtre completChapitre 95 sur 149 · SCENE X tOUISE, ROGER · texte numérisé non relu

SCENE X tOUISE, ROGER

ROGER

Madame... de grâce... pourrais-je parler à madame de Saint-Hcrem?

LOUISE

A mademoiselle de Mérian, voulez-vous dire.

ROGER

6'est vrai, j'oubliais...

LOUISE

Impossible en ce moment; elle est occupée.

ROGER, à psn-t.

Elle attend le roi !

LOUISE

Mais dites-moi ce que vous avez à lui faire savoir.

ROGER

Non... C'est à elle-même, à elle seule.

LOUISE

Alors, plus tard... ce soir... demain..

ROGER

C'est que, d'ici à demain, il peut arriver.,,

LOUISE

Quoi?

ROGER

Tel événement...

LOUISE

Que voulez-vous qui nous arrive, placées directement, comme nous le sommes, sous la protection de Sa Majesté?

ROGER

Eh bien, justement, ma chère madame Dubouloy, c'est cette protection qui m'inquiète.

LOUISE

De la jalousie, vicomte?

ROGER

De la jalousie!... moi!... et comment? Pourquoi serais-je jaloux?... Mais, vous le comprenez, jene puis oublier qu'elle a porté mon nom !

Il est un peu tard pour vous en souvenir.

ROGER

Cependant, il me semble...

LOUISE

Vous VOUS inquiétez de ce qui peut arriver à une femme que VOUS avez quittée, sans vous demander si ce mariage à la Biistille n'avait pas été prévenu, préparé par une autre qu'elle?

ROGER

Par une autre qu'elle?... Achevez.

LOUISE

Ne se peut-il pas enfin qu'une autre que Charlotte ait tout dit, tout révélé à madame de Maintenon ?

ROGER, vivement.

C'est vous !

LOUISE

Hélas!... oui, moi-même, monsieur; Charlotte ignorait tout, je vous le jure...

ROGEU.

Mais convenez à voire tour que, si j'ai eu des torts envers madame de Saint-IIêrem, elle a bien pris sa revanche... A qui dois-jc la confiscation de mes biens? à qui dois-je que la terre de France me soit interdite ?

Mais tout cela vous est rendu, monsieur... Le duc d'Harcourt est chargé de vous le signifier aujourd'hui même. Oui... votre exil est radié ! Le séquestre mis sur vos biens est anéanti... Et à qui devez-vous tout cela .^

KOGER.

A qui je le dois?

LOUISE

M- A elle, monsieur, à elle.

ROGER, étonné.

A Charlotte?

' LOUISE

Oui, à Charlotte, ingrat que vous êtes!... à elle seule! Elle a été trouver le roi, et elle a supplié; et ce que personne n'eût obtenu de Sa Jlajesté, à force de démarches, de sollicitations, de prières, elle l'a obtenu.

ROGER

Vous comprenez, madame, que, si ce que vous me dites là est vrai, c'est une raison de plus pour que je désire lui parlei sans retard.

LOUISE

Malheureusement, comme je vous l'ai dit, monsieur le vicomte, dans ce moment la chose est impossible.

ROGER

Impossible ! Et pourquoi cela ?

LomsB.

Parce que Charlotte attend quelqu'un.

(Charlotte paraît.)

Mais je vous dis que c'est précisément cette personne qu'il ne faut pas qu'elle reçoive. Je vous dis que, si elle la reçoit, elle est perdue.

Les Mêmes, CHARLOTTE.

CHARLOTTE, s' avançant.

Perdtie, monsieur! que voulez- vous dire?

nOGER.

Ah ! c'est vous, madame, enfin ! Le hasard permet que je vous voie, (a Louise.) Ma chère madame Dubouloy, au nom du ciel ! veillez à ce qu'on ne nous dérange pas. 11 y va de son bonheur, du mien, du vôtre peut-être ; allez, allez.

CHARLOTTE

Va, Louise.

(Louise sort.) ROGER, à Charlotte.

Oui, madame, oui, comme vous entriez, je le disais à votre amie, on veut vous perdre.

CHARLOTTE

Me perdre, moi ?

ROGER

Il y a un complot contre vous, contre votre honnc;tf«

CHARLOTTE

Contre mon honneur, un complot.'

Le roi va venir, n'est-ce pas.'

CHARLOTTE

Ah! monsieur, qui a pu vous faire supposer...

ROGER

Le roi vous aime...

CHARLOTTE

Vous croyez.'...

ROGER

J'en suis sûr; mais, puisque vous semblez l'ignorer, madame, je vais vous dévoiler le but de cette mission : vous êtes destinée à remplacer madame des Ursins dans le cœur de Sa Majesté Philippe V.

CHARLOTTE

Monsieur...

ROGER

C'est la pure vérité; je la sais de source certaine...

CHARLOTTE

Au fait, le? femmes ont joué un grand rôle dans le siècle qui vient de s'écouler; et plus d'une fois les puissances européennes se sont émues en apprenant qu'un roi avait change de maiiresse.

ROGER

Oui; mais, madame, songez-y!:., quels étaient les rôles de ces femmes?

Les uns, grands pour l'orgueil; les autres, tristes pour le cœur; les autres, dangereux pour la vie... Madame de Montespan, mademoiselle de la Vallière, Gabrielle d'Estrées.

ROGER

Vous oubliez madame d'Étampes, qui a failli perdre la irance...

CHARLOTTE

• Vous oubliez Agnès Sorel, qui l'a sauvée !

ROGER

Ainsi, madame, il paraît que vous n'êtes pas trop effrayée du rôle que madame de Maintenon vous a donné à apj)!' ! re, et que M. le duc d'IIarcourt est chargé de vous faire répéter !... Cela fait honneur à voire courage, car beaucoup de femmes, à votre place, s'en épouvanteraient,

CHARLOTTE

J" comprends, monsieur... il y a dans le monde des êtres privilégiés, qui ont des parents, une famille... des femmes heureuses, qui ont un mari qu'elles aiment et qui les aime, des enfants qui les appellent leur mère... des frères qui les appellent leur sœur... un père et une mère qui les appellent leur fille... A celles-là, monsieur, de grands devoirs sont imposés ; à elles l'obligation de conserver intact un nom qu'elles doivent rendre pur... A celles-là la crainte de faire partager leur honte à ceux qui ont fait leur gloire ! Mais il en es* d'autres, vous l'oubliez, monsieur, à qui Dieu a pris leur famille, à qui un caprice a enlevé leur mari, qui n'ont plus ni le nom qu'elles ont reçu de leurs ancêtres, ni le nom qu'elles devaient transmettre à leurs fils! il est de malheureuses* créatures, enfin, abandonnées, seules au monde, et ne devant compte à personne ni de leur vertu, ni de leur honte, ni de leur élévation, ni de leur abaissement : celles-hi, monsieur, quand une nation jette les yeux sur elles, croyant vin. H

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par elles obtenir un grand résultat, celles-là doivent bénii le sort qu'on les ait jugées bonnes encore à quelque chose, et qu'on ne les ait pas oubliées dans la nuit de leur malheur, comme des êtres inutiles, inférieurs et méprisés,

ROGER

Ah ! je comprends ators, madame, pourquoi ces vives sollicitations en ma faueur, pourquoi celte hâte de briser une union qu'on avait eu 'tant d'empressement à former ? Mais faites-y attention, madame, il y a des gens qui ne souffrironl jamais que la femme qu'ils ont aimée, que la femme qui a porté leur nom... Et tenez, tenez, ftioi, par exemple. „

CHARLOTTE

Vous, monsieur?

ROGER

Moi, je vous le déclare, tant que je vivrai, madame, tant que j'aurai une voix pour protester contre une pareille infamie... tant que j'aurai un bras pour porter une épée... je vous le déclare, mademoiselle de Mérian ne sera pas la maîtresse de Philippe V, dussé-je...

CHARLOTTE

Quoi?

ROGER

Dussé-je la tuer!... J'ai dit, madame.

LE VALET, annonçant.

M. le comte de Mauléon !

CHARLOTTE, au Valet.

A l'instant! à l'instant!

ROGER

Le roi!... Vous m'avez dit qu'il ne devait pas venir!

Je VOUS ai dit que je ne l'atteudais pas.

ROGER

Vous m'avez dit qu'il n'était pas amoureux de vous.

CHARLOTTE

Je vous ai dit que rien ne me portait à le croire.

ROGER

C'est bien I nous verrons quelle cause l'amène.

CHARLOTTE

Vous savez, monsieur, qu'il est contre les règles de l'éti' quelle qu'un étranger...

ROGER

C'est juste. J'oubliais encore que je n'ai plus le droit... Je le retire donc, madame; mais vous êtes prévenue... je veille urvous... je ne vous perds pas des yeux... songei-y bien!... t, si vous ne m'aimez plus, du moins, comme je ne veux pas e sentiments intermédiaires, j'aurai soin que vous me baisiez! Adieu! madame, adieu 1

(n sort.) CHARLOTTE, seule.

11 m'aime! il m'aime! Oh! mon Dieu! mon Dieu! que je lis heureuse !

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