‹ Théâtre completChapitre 96 sur 149 · SCÈNE XII LE ROI, CHARLOTTE · texte numérisé non relu

SCÈNE XII LE ROI, CHARLOTTE

LE ROI

>uiis avez eu la bonté de permettre au comte de MauléOQ B se présenter chez vous, madame; et vous voyez qu'il profite (onnaissauce, et surtout avec empressement, de la pér-

CHARLOTTE

Sire...

LE ROI

On a véritablement raison de dire que les nuits sont les urs des femmes... Vous nous avez fait l'honneur de passer

îiiiif presque entière à notre petite fête, et je vous retrouve, ctte nuit sans sommeil, plus fraîche, plus ravissante .. jaiuais.

CHARLOTTE

Ah! c'est que te bonheur est un fard magique... et que rien éclaire le visage comme un cœur joyeux.

LE ROI

Vous êtes donc heureuse, madame.?

CHARLOTTE

Oui, sire, oui, bien heureuse.

LE ROI

C'est un miracle tout nouveau à la cour d'Espagne, madame, le cette joie et que cette gaieté... Ne la perdez pas, madame, irelle vous va à ravir, et je ne vous ai jamais vue si belle...

CH\ULOTTE.

Votre 3Iajesté n'a pas eu le temps de faire de longues étudi sur les variations de mon visage; car, si je ne me trompe, j' eu l'honneur de lui être présentée hier pour la première foi

Oui, vous m'avez été présentée hier pour la première foi c'est vrai; mais, moi, je vous connaissais depuis longlemp madame.

CHARLOTTE

Vous me connaissiez, sire?

LE ROI

Des yeux et du cœur seulement, c'est vrai; je vous avais r marquée à Saint-Cyr, pendant les représentations d'Esther.

CHARLOTTE

Ainsi, au bal, hier...?

LE ROI

Oui, quand vous vous croyiez inconnue, et que, dans confiance de votre incognito, vous vous livriez à tout l'aba don de votre esprit, à toute la richesse de votre imaginatio sous votre masque, je suivais toutes les expressions de vot visage, tous les mouvements de votre physionomie; vous pe; siez que votre parole seule arrivait jusqu'à moi. Détrompe vous, madame, à travers le velours devenu inutile, je vo voyais comme je vous vois à présent.

CHARLOTTE

Mais savez-vous, sire, que c'est une véritable trahison?

LE UOI.

Que voulez-vous! nous autres pauvres rois, il fautbien q nous prenions l'habitude de lire sous les masques tout ce q nous approche, nous trompe, ou cherche à nous tromper; quand, à travers le masque, nous sommes arrivés à lire s le visage, reste encore le visage, qui nous empêche de li dans le cœur.

Pardon, sire, mais il me semble...

LE ROI

Ah! puisque vous êtes si heureuse, madame, laissez-nme plaindre de mon malheur; puisque vous êtes si joyeu; laissez-moi vous dire un peu ma tristesse.

CHARLOTTE

Vous triste, vous malheureux, sire.^

LE ROI

Oui, bien triste, bien m;ilhciiroux, je vou'* le iiire-, car 'est-ce pas le comble du m.iliu'ur pour un jcuiir prince à esprit aventureux, au cœur aimant, à l'àme ardente, d'être nfernié sans cesse dans le cercle étroit et glacé de la polili- [iie, d'être entouré de vieux conseillers au cœur éteint, qui oml).utent, compriment, éioud'ent tout ce qu'il y a A>' jeune lansson àme; de n'avoir jamais un espoir qui puisse dcvonir nie volonté; de s'entendre répondre à clia(iue désir (pi'ou •xprime : « Sire, la France veut! » ou : « Sire, l'Autriche ne eut pas! » Voilà pourtant où j'en suis, avec cette ombre de )uissance qu'on m'a faite. Oh! croyez-moi, madame, il n'y a pi'uiie royauté réelle, incontestable, desj)Otique, une royauté le droit divin : c'est celle de la beauté, de la giiiOf e^dc l'esprit. Cette royauté, madame, c'est la vôtre. (Lui prenanc lamaiu.) l'ernieitez donc que votre plus liumbre sujit vous rende hommage et se déclare à tout jamais votre féal et lidèle •serviteur. CHAULorrE.

Sire...

LE ROI

Aussi, jugez de mon bonheur, madame, lors^iue je vous ai me, m'apportant sur cette terre d'Espagne, où je suis exile, un reflet de ma jeunesse passée, nn parfum de ma patrie perdue. J'ai couru à vous, comme un voyageur égaré court à la luniiire. Celte lumière, c'était une flamme ardente, et cette flaniiue m'a atteint, m'a saisi, m'a dévoré... Je vous aime, madame!

CHARLOTTE, à part.

Ciel!

LE ROI

Je vous aime... Oh! lorsqu'une telle parole est sortie de la bouche, après avoir été si longiemps renfermée dans le cœur, il faut qu'elle soit entendue, il faut qu'on y réponde. Ehl madame, qu'y a-t-il donc de si elFrayaut dans ces trois mots?

CHARLOTTE

Il y a d'etfrayant, sire, que je ne puis y répondre sans crime... Sire, je suis mariée...

LE ROI

Oui ; mais YOtre mari est absent, éloigné, à l'autre bout du monde.

186 THÉÂTRE COMPLET D'ALEX. DUMaS !

CHARLOTTE

Mon mari est ici, à cette cour, près de vous.

LE ROI

Votre mari ici, à cette cour?

CHARLOTTE

C'est votre favori, votre ami le plus dévoué 1

LE ROI

Saint-Hérem.=*

CHARLOTTE

Oui, sire.

Vous seriez la femme de Saint-Hérem... celte jeune fille qu'il a enlevée à Saini-Cyr... puis abandonnée.?

CHARLOTTE

Hélas!

LE ROI

Mais, puisqu'il vous a si indignement traitée, c'est qu'il ne vous aime pas !

CHARLOTTE

Détrompez-vous, sire, il m'aime; l'orgueil seul l'avait éloigné de moi, la jalousie l'en a rapproché, et tout à l'heure, cette joie, ce bonheur que Votre Majesté lisait sur mon visage... eh bien, ce bonheur, cette joie, me venaient de la certitude d'être aimée.

LE ROI

Ah! je serai donc trompé par tout ce qui m'entoure, trahi par tout ce qui m'approche! il n'y aura donc pas un bonheur qui devienne une réalité, pas une félicité qui ne s'évanouisse comme une ombre! Mais faites-y attention, madame ! que Saint- Hérem y réfléchisse!... peut-être réclamerai-je mes droits et mes prérogatives... peut-être me souviendrai-je enfin que cette royauté qu'on m'a imposée comme un éternel fardeau, me donne au moins le droit, quand je désire, de dire : « .Te veux ! »

CHARLOTTE

Oh! sire! sire! écoutez moi donc. Vous n'avez été tralii, vous n'avez été trompé par personne. C'est madame de Maintenon qui, me voyant si mallieureuse, si désespérée, m'a fait partir pour Madrid en me recommandant à M. le duc d'Harcourt. Pour que son projet réussit, le secret le plus profond devait être gardé. Jugez donc ce qu'elle dirait, si elle allait

apprendre que j'ai eu le malheur de vous plaire; elle dirait que c'est moi qui, par ma coquetterie...

LE ROI

Oh! tenez, ne me parlez pas de madame de Maintenon... Elle a déjà assez tournante le duc d'Anjou, sans qu'elle poursuive encore Philippe V. A Versailles, son despotisme me pesait; à Madrid, il m'est insupportable. Et, grâce au ciel! à Madrid, Je puis le secouer. Oui, madame, oui. On m'a mis un sceptre à la main, dût-il me sécher le bras! on m'a mis une couronne sur la tôte, dût-elle me brûler le front! on m'a fait roi, enfin, roi malgré moi. Eh bien, puisque je le suis, ]e feux l'être... je le serai!

CHARLOTTB.

Mais M. de Saint-Hérem...

LE ROI

Oui, jaloux... n'est-ce pas?... Eh bien, moi aussi, je suis jaloux.

CHARLOTTE

Oh I mon Dieu, mon Dieu !

LE ROI

Qu'il prenne garde !

LOUISE, entrant.

Charlotte... Pardon, sire... Charlotte, M. de Saint-Hérem est là dans l'antichambre; il veut entrer, il insiste, il menace.

CHARLOTTE, à part.

- ils se rencontrent, il est perdu!

LE ROI

M. de Saint-Hérem veut entrer quand le roi... ?

Sire, je suis chez moi. C'est donc à moi de faire respecter ma maison et les personnes qui s'y trouvent.

LE ROI

Mais...

CHARLOTTE, Ti un Valet qui parait an fond. Dites à M. de Saint-Hérem qu'il n'est pas mon mari, que je ne veux pas le recevoir, que je ne le connais pas.

LE ROI

Oh! madame, que de reconnaissance!... que je suis heureux!...

CHARLOTTE

Oui; mais, sire, sire, au nom du ciel, retirez-vous li

LE ROI

Je VOUS reverrai?...

CHARLOTTE

Ail! sire!... mais vous ne devinez pas que, toute libn» (ftie je suis, la présence de certaine personne à Madrid serait pour moi un reproche.

LE ROI

Oui, VOUS avez raison, Saint-Hérem doit partir.

CHARLOTTE

Un exil }

Oh! non! une mission.

CHARLOTTE

Une mission ? (a part.) 0»elle idée!... si j'osais.. .(Haut.) Oui, sire, oui, une mission hors d'Espagne.

LE ROI

Oh ! il partira ce soir, ce soir, pour la Hollande.

CHARLOTTE

Mais, sans doute, il faut une décision du conseil, la sign* ture d'un ministre?

LE ROI, regardant autour de lui.

Il faut, madame... il faut une plume, du papier, voilà tout. CHARLOTTE, lui montrant une table.

Sirel

LE ROI, écrivant.

Oh ! Dieu merci, madame, il n'en est pas de nous comme de ces pauvres rois d'Angleterre, obligés de tout soumettre à leur parlement, et dont les ordres sont impuissants s'ils ne sont contre-signes d'un secrétaire d'État. Oh! non! madame! non ! devant ce papier, toutes les portes s'ouvriront, et quiconque le lira, ne le lira que le chapeau à la main ; car il est signé du roi.

CHARLOTTE

Maintenant, donnez-moi cet ordre, sire.

LE ROI

Pourquoi cet ordre à vous ?

CHARLOTTE

Vous ne comprenez pas? iM. de Saint-Hérem peut se présenter de nouveau chez moi; il peut, comme ce matin, essayer de forcer la porte. Cet ordre contient pour lui l'injonction de partir à l'instant même?

LE ROI

A. l'instant ! Et, dès qu'il se sera éloigné, dès qu'il aura quitté iMadrid...

CHAHLOTTE.

Vous saurez, sire, quels étaimit mes véritables «entimenLs, et j'espère que vous ne m'en estimerez pas moins pour les avoir si longtemps renfermés dans mon cœur. (Saluant.) Maintenant, Votre xMajesté permet...?

LE ROI

Vous me quittez ?

CHARLOTTE

M. de Saint-Hérem est toujours en Espagne, sire.

(Elle rentre. Au même moment, Saint-Uérem reparaît.> LE ROI.

Oh ! je suis le plus heureux des hommes i

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