ACTE I, SCENE IV
CHANTEREAU
Je n'avais pas besoin de les prendre, je les avais. Avocat sans clients, paresseux et ambitieux à la fois, égoïste ; aucun avenir, à moins d'une chance extraordinaire que rien ne fait prévoir ; couvert de dettes. Je lui ai fait prêter plusieurs fois de l'argent, il ne l'a rendu que contraint et forcé ; il m'en doit encore personnellement. Un de ces jours, je vais le poursuivre à blanc.
CHARLOTTE
Dites tout de suite que c'est un malhonnête homme.
Non, je ne crois pas ; mais c'est la pire connaissance que puisse faire une femme comme vous. Gomment! vous êtes intelligente, vous êtes active, vous avez de l'initiative, des idées — si vous aviez reçu de l'instruction, vous auriez été une femme remarquable — et vous allez !... Mais Bréard ne vous comprendra jamais! il vous traitera comme la première venue et vous plantera là, son caprice satisfait...
CHARLOTTE
D'abord, ce serait mon affaire et non la vôtre. Et puis, qui vous a raconté cette histoire?... Je le connais à peine, moi, votre monsieur Bréard ; je l'ai vu peut-être dix fois dans ma vie... C'est un voisin, voilà tout.
CHANTEREAU
Il est toujours fourré ici.
CHARLOTTE
C'est une erreur. Il vient de temps en temps Il nous apporte des billets de théâtre.
CHANTEREAU
Il ne vous a jamais fait de déclaration?
CHARLOTTE
Jamais! ma parole !... Qu'est-ce qui vous prouve, d'ailleurs, que c'est pour moi qu'il vient? Il y a trois ouvrières très gentilles.
CHANTEREAU
Oh!...
Pourquoi pas?
CHANTEREAU
Evidemment, ce n'est pas impossible.
CHARLOTTE
Vous voyez !
CHANTEREAU. avec intention.
Le fait est que je l'ai rencontré une fois, sous la voûte, causant d'assez près avec Joséphine.
CHARLOTTE, virement.
Lui! avec Joséphine!... Allons donc!... Où l'avez-vous rencontré? Sous la voûte.
CHANTEREAU
Rassurez-vous : ce n'est pas vrai. Je voulais réassurer s'il y avait encore de l'espoir. Il n'y en a plus.
CHARLOTTE
Gomme c'est malin !
CHANTEREAU
Vous aimez mieux être la maîtresse d'un gommeux que la femme légitime d'un homme qui s'habille mal.
CHARLOTTE.-
Je ne serai jamais la femme légitime ou la maîtresse que d'un homme que j'aimerai... et je ne vous aime pas.
Et vous aimez monsieur Bréard, d'après ce que je vois?
CHARLOTTE
Ça ne vous regarde pas... Allons, monsieur Ghantereau, sans rancune?
CHANTEREAU
Oh î sans rancune. Nous ne sommes plus, moi qu'un homme d'affaires, vous que ma cliente. Ne parlons donc que de vos intérêts et pas d'autre chose. Quand comptez-vous payer les divers fournisseurs qui réclament leur argent ?
CHARLOTTE
Je ne sais pas.
CHANTEREAU
Alors, il faut vous attendre à tout de leur part.
CHARLOTTE
C'est bon. Je m'arrangerai.
CHANTEREAU, changeant de ton.
Voyons... une dernière fois?... Non ?
CHARLOTTE
Non ! Je me passerai de vous. J'en ai vu bien d'autres dans la vie !
CHANTEREAU
Et ce n'est pas fini !
Advienne que pourra! Adieu, Ghantereau.
CHANTEREAU
Adieu, madame. (Voyant Julien Bréard qui entre.)
(A part.) Ah! ah! voici le pistolet!...