SCENE X Les Mêmes, LUCIENNE
LUCIENNE
Messieurs... Bonjour, vous... Maman n'est pas avec vous ?
DENOIZEAU.
Elle va revenir... Et cet excellent Bridel ?
LUCIENNE
Il est en haut; il s'habille.
fDenoizeau se met à couper les pages des livres qu'il a apportés tout à l'heure. Lucienne et Edmond vont causer à l'autre bout de la scène.)
EDMOND
Que vous êtes jolie, ce soir, madame, délicieusement jolie !...
LUCIENNE
Ne me dites donc pas de banalités.
Vous avez raison... Jolie n'est pas le mot. Vous êtes inquiétante.
LUCIENNE, montrant Denoizeau.
Faites attention.
EDMOND
Oh ! rien à craindre. Il pense à Antonia. (Lucienne
va s'asseoir sur unpetit canapé, h gauche. Edmond se place derrière, légèrement penché.) Ah! Lucienne, Lucienne, quand pourrai-je vous parler de mon amour ailleurs que dans un salon... quand? Dites-moi quand ?
LUCIENNE
Je n'en sais rien. Jamais, peut-être..
EDMOND
Ne prononcez pas un mot pareil, Lucienne... Songez que voilà deux mois que je vous adore!...
LUCIENNE
Qu'est-ce que deux mois?... Quelques heures, quelques instants...
EDMOND
Des heures interminables, lorsqu'on aime...
Pensiez-vous, par hasard, que j'allais accepter un rendez-vous, sous prétexte que vous m'aimiez?
EDMOND
Oh! non, certes... Vous ai-je demande' une chose aussi vulgaire?
LUCIENNE
C'est que, mon ami, je ne suis pas de ces femmes pour qui l'amour n'est qu'une distraction légère...
EDMOND
Nous avons exactement la même manière de voir...
LUCIENNE
Si j'aimais un jour, j'aimerais avec une passion sans bornes et sans frein... Et si je me décidais à oublier mes devoirs, ce serait fini : jamais plus je ne me les rappellerais...
EDMOND
Ne sentez-vous pas, Lucienne, que c'est justement un de ces amours-là que vous m'avez inspiré ?...
LUCIENNE
Soyez prudent, je vous en prie...
EDMOND
Je ne le peux pas, Lucienne. Quand je pense que je ne vous ai encore embrassée qu'une fois