ACTE I, SCÈNE IX
suis d'une nature trop active pour m'astreindre à un travail quelconque.
EDMOND
Vous ne jouez jamais à la Bourse?
DENOIZEAU.
Ça ne me dit rien, j'aime mieux le baccara.
Vous avez tort.
DENOIZEAU.
Alors, vraiment, elle gagne beaucoup d'argent, ma bonne tante ?
EDMOND
Ma parole !... Elle a gagné trente ou quarante mille francs cette année, rien qu'en s'amusant.
DENOIZEAU.
C'est une femme pour laquelle j'ai énormément d'estime.
EDMOND
Moi aussi. Cependant, je préfère ses filles.
DENOIZEAU.
Il est certain qu'au point de vue un peu spécial où vous vous placez, ses filles sont plus avantageuses... Vous leur faites la cour à toutes les deux.
EDMOND
Oh ! non, j'ai hésité longtemps... mais j'ai fini par me décider pour madame Bridel.
DENOIZEAU.
Pour Lucienne? Tiens !... Pourquoi?
EDMOND
Elle est plus sentimentale, plus romanesque que sa sœur... Sa sœur est trop gaie... Moi, je sais très bien parler aux femmes sentimen-
taies ; je ne sais pas du tout parler aux femmes gaies.
DENOIZEAU.
Chacun a sa spécialité.
EDMOND
N'est-ce pas?
DENOIZEAU.
Je ne voudrais pas vous décourager, cher ami, mais vous en seriez pour vos frais, que ça ne me surprendrait pas....
EDMOND
Vous n'êtes pas rassurant.
DENOIZEAU.
C'est un pressentiment que j'ai... Je ne crois pas, en général, beaucoup à la vertu des femmes. . . A propos, j'ai rompu avec Antonia.
EDMOND
Mes compliments !
DENOIZEAU.
Mais ces deux petites femmes-là, Lucienne et Estelle, me paraissent manquer, chacune dans son genre, de cette... chaleur, de cette... enfin de ce je ne sais quoi qui fait que les femmes trompent leurs maris.
EDMOND
Vous êtes pessimiste, Denoizeau.
Je connais la vie. Et d'ailleurs, je ne dis pas cela pour vous décourager.
EDMOND
Vous n'y parviendriez pas.
I Entre Lucienne.