‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 263 sur 288 · ACTE III, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE VI

SIMONE

Je vous aime aussi... oui, je vous aime, Julien. Mais quant à vous aimer clandestinement, comme un homme marié, non! Je ne veux pas de fiacres, ni d'hôtels meublés, et, s'il me plaît d'aller chez mon amant, je veux pouvoir y aller. Je n'exige pas des choses extraordinaires : il ne s'agit pas d'abandonner, pour me suivre, votre femme et vos enfants. Il s'agit de choisir entre une maîtresse que vous n'aimez plus et moi que vous aimez... Vous n'avez aucun engagement avec cette femme, n'est-ce pas ? Vous ne lui avez fait perdre aucune situation? Vous n'êtes pas son premier amant?... Pourquoi ne la quittez-vous pas ?

JULIEN

Pourquoi je ne quitte pas Charlotte?... Parce que je n'ai pas ce que vous avez, et qui vous rend, d'ailleurs, plus ardente et plus désirable.

SIMONE

Quoi?

JULIEN

La cruauté.

SIMONE

Soyez donc tranquille. Vous ne lui feriez pas tant de peine que ça !

JULIEN

Qu'en savcz-vous ?

SIMONE

C'est excessivement curieux!... Vous allez donc rester toute votre vie avec une femme qui n'est pas de votre monde, qui n'a pas d'éducation ni de distinction véritable et qui est incapable de vous comprendre?... C'est de l'héroïsme, mon cher ! Tous mes compliments !

JULIEN

Je ne vous ai pas dit que ma liaison avec Char-

lotte serait éternelle... Et puis, vous vous trompez tout à fait sur son compte. Elle est très intelligente, d'une intelligence très originale... C'est une créature charmante !

SIMONE

Vous avez de l'aplomb, de me dire ça en face !

JULIEN

Mais c'est un hommage que je vous rends, et pour un rien vous me diriez que je vous insulte ! Gomme c'est drôle de ne pas comprendre ça !... Vous seriez contente de m'entendre parler de Charlotte avec mépris... vous souririez, vous approuveriez... Eh bien! alors, qui serais-je, moi qui depuis près d'un an vis avec elle de mon plein gré?... Tenez, Simone, vous m'avez pris entièrement, et, si je ne vous possédais pas un jour, je serais très malheureux! Mais quant à dire plus ou moins brutalement à Charlotte : « Je ne t'aime plus, séparons-nous... » non, il ne faut pas me demander ça ! Oh ! ce n'est pas pour me faire meilleur que je ne suis ! Je suis très capable, comme tout le monde, de lâcheté, d'un farouche égoïsme; mais il y a une certaine catégorie d'actions que, pour arriver à un but, quel qu'il soit, je ne pense pas que je commette jamais Ce sont celles qu'on n'ose pas discuter avec soi-même, dont on ne peut pas se tirer avec de la blague, et qui pourrissent au fond de nous en nous laissant toute la vie une sale odeur. Et en vous disant cela, Simone, non seulement je ne vous insulte pas, mais je vous donne une preuve définitive d'amour, dont vous devriez me récompenser immédiatement en me faisant un de ces sourires devant lesquels il ne reste plus qu'à s'incliner.

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