ACTE III, SCÈNE VIII
je ne t'aime plus, pour que je ne veuille plus te garder.
CHARLOTTE
Et moi, alors? et moi ?...
Il n'est pas question de toi ; il est question de moi. Et je te dis que ce ne serait pas encore une raison pour que, moi, je veuille me séparer de toi, parce que tu es pour moi quelque chose de plus et de mieux que ma maîtresse, parce que tu es quelque chose de différent, dont j'ai hesoin et dont je ne veux pas me passer. C'est hien simple !
CHARLOTTE
Mais c'est effrayant, d'être égoïste comme ça î Dis tout de suite que, chaque fois que tu auras envie d'une femme, je devrai me retirer discrètement et revenir ensuite pour te sourire, pour te consoler, pour t'aimer d'une autre façon ! C'est monstrueux l'égoïsme à ce degré- là î... Alors, moi, je n'ai donc pas de nerfs, je n'ai donc pas de sang, pas de jalousie?... Je ne suis donc pas une femme comme les autres? Mais je la déteste, tu entends, ta Simone ! je la déteste! Je ne veux plus la voir ! D'ailleurs, je ne pourrais plus! Il y a des moments où, en la regardant, je me sens redevenir une fille du peuple, j'ai envie de la prendre par le bras et de la traîner à la porte!... Hein! qu'est-ce que tu dirais, si je faisais ça?... Enfin, tu vois où nous allons et que cette situation ne peut plus se prolonger... N'estce pas? Tu le comprends?... Va, Julien, notre liaison est finie! elle est bien finie ! Si j'étais assez faible, assez lâche pour rester après ce que nous venons de nous dire, notre existence serait vite abominable, pleine d'amertumes et de
colères. Je deviendrais pour toi l'ennemie ; tu en arriverais à me haïr ; et nous perdrions peutêtre jusqu'au souvenir des belles heures ! Non, Julien ! Séparons-nous simplement, tout de suite, ici... Quand on s'est aimé, on devrait toujours s'arranger de manière à se séparer dans une fête, au milieu de la lumière et du bruit. On éviterait peut-être ainsi, non la douleur, mais ce qu'il y a de pas beau dans la douleur !
JULIEN
Eh bien! moi, je ne te laisserai pas partir... Mais quel besoin ont donc les femmes de compliquer les choses les plus simples!... Je ne te laisserai pas partir, tu entends?
CHARLOTTE
Tu ne me retiendras pas de force, n'est-ce pas ? Si je ne pars pas ce soir, je partirai demain.
JULIEN
Tu partiras demain si tu veux, je ne peux pas m'y opposer. Mais tu le feras de sang-froid, après avoir réfléchi. Je ne te laisserai pas partir dans la colère. Je ne te laisserai pas gâcher ta vie et la mienne dans une minute d'énervement !... Voici les invités de Tourneur: allons, viens, dépêchonsnous !
CHARLOTTE
Je ne peux pas me montrer avec cette ligure... J'ai les bras qui me tremblent...
julien.
Mais viens donc ! (il l'entralne.t Nous avons dit des choses absurdes ! (Pendant que le rideau tombe.) Il ne s'est rien passé ! Voilà ce qu'il faut toujours se dire : il ne s'est rien passé !
On entend à peine ces derniers nuits, et le rideau tombe pendant qu'il l'entraîne ,:i gauche.)