ACTE I, SCENE XIII
LEVERQUIN.
Je n'ai jamais eu d'illusions là-dessus.
Et qu'est-ce que tu vas faire ?
LEVERQUIN.
Rien. Et toi?
Tu vas laisser ta femme se compromettre avec cet imbécile?
LEVERQUIN.
Gomment veux-tu que je l'en empêche?
L'idée qu'Estelle pourrait te tromper ne te bouleverse pas ?
LEVERQUIN.
Mais non. Je m'y suis habitué peu à peu ; je me suis entraîné, pour ainsi dire. Depuis mon mariage, je consacre quelques minutes chaque jour à cet exercice spirituel : je me recueille, je me familiarise avec l'image de l'adultère, et aujourd'hui, ma foi, aujourd'hui, je ne sais pas si le flagrant délit même serait capable de m'émouvoir.
Tu es révoltant. Alors, tu crois que ta femme a un amant?
LEVERQUIN.
Je ne dis pas cela.
Tu es sûr qu'elle n'en a pas ?
LEVERQUIN.
Je n'en suis pas sûr du tout. Parfois, en la voyant rentrer à la maison à l'heure du dîner, je me dis: « Elle vient peut-être de chez de Hupont ou de chez un autre. » Parfois, au contraire, je
pense : « Elle est coquette, mais elle n'a pas été trop mal élevée ; de Hupont l'amuse, mais cela n'ira jamais plus loin. » — Je suis dans l'incertitude... Voilà mon cas.
Tu n'as jamais suivi Estelle ?
LEVERQUIN.
Jamais! Ah! si... un jour... mais je croyais que c'était une autre femme...
Tu n'as jamais cherché à savoir la vérité, la vraie ?
LEVERQUIN.
Pour quoi faire? Te l'avouerai-je?... Eh bien ! cette incertitude continuelle où je suis ne m'est pas désagréable. J'y trouve des satisfactions, un certain agrément, un peu acre, mais un agrément tout de même.
Ce n'est pas de la philosophie, ça: c'est du vice.
LEVERQUIN.
Le vice est une défense excellente contre la coquetterie des femmes.
BRIDEL, baissant la voix.
Tu la trompes, toi, hein?
LEVERQUIN.
Estelle?... Très rarement, ma parole!... Je ne fuis pas les occasions, je ne les recherche pas non plus. Tout cela ne nous empêche pas de faire à nous deux un ménage très suffisant. Je l'aime bien; de son côté, je suis convaincu qu'elle a de la sympathie pour moi. Nous ne sommes séparés que par le mariage.