ACTE I, SCÈNE IV 27r
pas un reproche, certes, non... Tu es très bon et tu te laisses embrasser avec une grande bonté.
ROBERT
C'est sérieux, ce que tu me dis là?
AMÉLIE
Non, ce n'est pas sérieux, quoiqu'il y ait des hommes que la bonté entraine trop loin, comme certaines femmes la coquetterie... Allons, allons, c'est oublié. Je te demande pardon. Tu sais que j'ai quelques minutes de mélancolie par semaine.
C'est ton jour, aujourd'hui?
AMÉLIE
Juste.
ROBERT
Et pourquoi cette mélancolie ?
AMÉLIE
Toujours pour la même raison. Je te regarde et je constate que j'ai beau vieillir un peu chaque année, comme tout le monde, tu ne te décides pas à en faire autant.
ROBERT
Moi? Mais qu'est-ce que tu crois que je fais du matin au soir? Je vieillis, je vieillis. J'ai une fille de dix-sept ans.
AMÉLIE
Et moi, donc !
ROBERT
J'ai des tas d'années de plus que toi.
AMÉLIE
Trois, à peine. Et quelles années? Des années d'homme.
ROBERT
Remarque que la conception que nous avons de l'âge est purement arbitraire.
Vraiment?
ROBERT
Oui, car au fond, l'âge, l'âge véritable, celui qui compte, ce n'est pas le nombre des années que nous avons vécu, c'est le nombre des années qui nous restent à vivre.
AMÉLIE
Comme nous ne le savons pas...
ROBERT
Ce n'est donc pas la peine d'en parler. C'est un sujet de conversation qui ne mène à rien.
AMÉLIE
Oh! je ne te fais pas une scène de jalousie, Dieu, non ! Je ne veux pas devenir acariâtre après avoir été si longtemps heureuse et rassurée. La jalousie n'est belle que sur un visage jeune et ardent. Après les premières rides, la confiance doit revenir.
ROBERT
Et d'ailleurs, je suppose qu'elle n'a jamais disparu.
AMÉLIE
Laissons ilotter là-dessus un peu de vague.
ROBERT
Ma pauvre Amélie, ma pauvre Amélie, si tu savais comme tu as tort de tinquiéter ! Il y a des jours où je suis stupéfait moi-même de la quan-