ACTE I, SCENE VII -iO
ADRIENNE
Qu'est-ce que je suis?
YVONNE, arec une importance comique.
Vous êtes une personne qui connaissez la vie.
ADRIENNE, riant.
Que vous êtes drùle, Yvonne ! Et à quoi devinez-vous que je connais la vie, vous qui avez dix-sept ans?
YVONNE
Qu'est-ce que ça prouve? Il y a l'intuition... Quand nous serons encore plus amies, plus intimes, vous me raconterez tout ce qui vous est arrivé, n'est-ce pas? Ça doit être très intéressant.
ADRIENNE
Il ne m'est arrivé rien d'intéressant.
YVONNE
Tenez, une qualité que vous avez aussi et qui est rare, c'est le jugement.
ADRIENNE
Je ne peux pas m'empècher de rire.
YVONNE
Si, si! vous jugez les gens très bien. Nous sommes presque toujours du même avis. Et puis, vous êtes franche, vous ne cachez pas votre façon de penser. L'autre soir, ce monsieur, monsieur de Belfonds, qui parlait des femmes et qui disait tant de bêtises...
ADRIENNE
Eh bien?
YVONNE
Eh bien, quand il a eu fini, vous n'avez pas pu vous empêcher de murmurer... J'étais près de
LES PASSAGKHEP
vous, j'ai bien entendu... Heureusement même que je suis seule à avoir entendu...
ADRIENNE
Pardon, je n'ai pas prononcé un mot.
YVONNE
Si ! vous avez murmuré : « Il en a une couche, celui-là ! »
ADRIENNE
Moi, j'ai dit : « Il en a une... »
YVONNE
Parfaitement, « une couche », vous l'avez dit.
ADRIENNE
Je vous prie de ne jamais employer ce terme qui m'est échappé par hasard, et dont vous ne comprenez pas la portée.
YVONNE
Rassurez-vous... Ah! allons faire de la photographie. Nous avons le temps avant l'arrivée de mon oncle. Vous le connaissez, mon oncle La Herche?
ADRIENNE
Je n'ai pas cet honneur.
YVONNE
Vous ne perdez rien.
ADRIENNE
Yvonne !
YVONNE
Ma tante, elle, est très agréable. Mais mon oncle est arriéré, grognon, plein de préjugés. Quand il a dit : « La province n'est plus ce qu'elle était il y a un siècle », il croit avoir tout dit. Naturellement, elle n'est plus la même, la province.. . Ça devait être gai, Tours, il y a un siècle !