ACTE II, SCENE VII
Bernac va lui présenter Lucienne tout à l'heure. Et Lucienne voyagera, se distraira et gagnera sa vie fort honorablement.
C'est de cette combinaison que tu étais ravi tout à l'heure quand tu es entré ?
CHARTIER
Il n'y en a pas de meilleure.
LAURE
Ah!... Et tu trouves naturel, juste, possible, que cette enfant s'en aille chez des e'trangers, dans une demi-domesticité, sans argent et sans protection, tandis que son père...
CHARTIER, regardant autour de lui.
Je t'en prie...
LAURE, appuyant.
Tandis que son père qui est riche, qui a une position magnifique, se promène à côté d'elle, sans soupçonner son existence, les mains dans les poches et la conscience tranquille !
CHARTIER
Je conviens que la situation est pénible, mais puisque Lucienne elle-même s'en contente ! Elle ne veut pas, au bout de tant d'années, tomber tout à coup dans une famille et peut-être la bouleverser. Ce qu'elle fait là est très digne et très noble, c'est d'une âme très élevée.
LAURE
Oh ! naturellement, tu l'approuves. Tu te mets à la place de ton ami et tu te dis que tu n'aimerais pas, toi non plus, être dérangé dans ta quiétude et dans ton égoïsme !...
Ne m'insulte pas... D'abord, j'ai promis à
NOTRE JEVXESSE
Lucienne, tu entends? Je lui ai promis, je lui ai juré de ne rien dire.
LAURE
Voilà une raison ! Quelqu'un me confie qu'il va se suicider. Il me fait promettre, il me fait jurer de ne le dire à personne. Je le lui jure. Bon ! Mais je fais tout ce que je peux pour l'en empêcher.
CHARTIER
Ça n'a aucun rapport.
LAURE
C'est exactement la même chose, au contraire. Du moment que cette petite est venue se confier à toi et que tu as accepté ses confidences et son secret, tu n'as plus le droit de la laisser se perdre, car si nous l'abandonnons maintenant, elle est perdue et tu le sais bien ! Ce qu'il fallait faire, je vais te le dire, moi, ce qu'il fallait faire. Il fallait prendre Lucien à part et, sans t'inquiéter des conséquences, le mettre au courant de ce qui se passait. 11 fallait le mettre en face de la situation et de son devoir. Et, comme au fond et malgré tout c'est un honnête homme, et que les pires actions ne vous empêchent pas toujours, vous autres, d'être bons, il aurait peut-être trouvé une solution plus heureuse et plus consolante que de laisser sa fille dans la détresse. Voilà ce qu'il fallait faire. Et, envoyant que tu ne le faisais pas, voilà ce que j'ai fait.
CHARTIER, sursautant.
Hein! quoi?... Qu'est-ce que tu dis?
Je répète : Voilà ce que j'ai fait.
CHARTIER
Tu as vu Lucien?