ACTE I, SCÈNE III
CIIARTIER.
Gomme moi.
LUCIEN
A ce moment-là, dis-tu?
A ce moment-là, il est mort d'une maladie vague d'homme du monde, anémie, neurasthénie, épuisement. Ma sœur se trouvait veuve à près de quarante ans, moi je me trouvais seul et sans aucun désir de rencontrer une seconde Pervenche. Nous mîmes en commun ce qui nous restait de nos deux fortunes et depuis dix ans nous habitons ensemble, L'hiver à Paris, dans deux appartements eontigus ; en été, dans cette villa que j'avais achetée jadis. Ma sœur est une de ces créatures de santé et de dévouement pour qui l'égoïsme des hommes semble avoir été inventé. Quand je suis malade, elle me soigne, et elle, elle se porte toujours bien. Elle a quelques années de plus que moi, et c'est la seule chose dont elle soit fière.
LUCIEN
Ah! tu as toujours ton humeur d'autrefois, ton caractère de jeunesse, c'est ce que je t'envie le plus. 11 y a des êtres qui communiquent pour ainsi dire de la frivolité à tous les événements où ils se mêlent. Tu es un de ces êtres-là. Moi, au contraire, tout ce qui m'arrive devient immédiatement grave, presque tragique... Aucune de mes aventures de jeune homme n'a bien fini; aucune ne m'a laissé un souvenir joyeux.
CHART1ER
Comment ça? Mais je la connais ta vie déjeune homme et d'étudiant! Elle a été la même que la
mienne, et fort agréable, voyons, sois juste! Rappelle-moi donc le nom de cette papetière de la rue Gay-Lussac chez qui nous allions acheter les journaux tous les matins et qui, le dimanche, fermait sa boutique dès que le Temps avait paru, pour aller dîner avec nous?...
LUCIEN, avec un mouvement.
Lonlon...
CHARTIER
C'est ça, Lonlon. Je vois encore une ligure toute blonde, des mains très jolies. Vous faisiez un gentil couple, tous les deux. C'était ta dernière année d'Ecole des mines et ma dernière année de droit... Voilà pourtant un souvenir qui n'est pas désagréable !
LUCIEN
Ah! mon ami!... Il faut connaître la fin de ces aventures-là!
CHARTIER
Ça n'a donc pas fini naturellement?
LUCIEN
Qu'appelles-tu naturellement?
CHARTIER
Tu as quitté le quartier Latin, tu as fait un beau cadeau à Lonlon. Elle a pris un autre amant, et aujourd'hui, si vous vous rencontriez dans la rue, vous ne vous reconnaîtriez pas. Voilà ce que j'appelle une fin naturelle.
LUCIEN
Oui, c'est ainsi que les choses se seraient passées avec toi, ou avec n'importe qui... Mais avec moi!... Ah! mon ami, si je te racontais cetto histoire!...