‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 88 sur 269 · ACTE I, SCÈNE II 1 Î · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II 1 Î

la ville, ne saluait plus. On Ta nommé parce que c'était le seul moyen de lui faire quitter le pays. Voyons, Anselme, y a-t-il une seule de ces places que toi ou moi nous ne soyons pas capables d'occuper mille fois mieux que ces gaillards-là?

ANSELME

Pardon. Laisse-moi te répondre.

VALENTIN, l'interrompant.

Et nous ne parlons là que de l'administration... Mais c'est partout la même chose... La presse?... Tiens, la presse... C'était la première fois... jamais je n'avais écrit une ligne dans un journal. Je croyais que c'était très difficile. Je ne me suis même pas appliqué. Eh bien! le rédacteur en chef vient de me proposer cent cinquante francs par mois pour faire un article tous les jours... Lis-tu quelquefois des romans? Non, n'est-ce pas? On ne peut plus lire de romans!... Et le théâtre?... Nous y allons, au théâtre, quand il passe des tournées par ici! Quelles pièces! Des suites de tableaux sans queue ni tête, où il n'y a pas d'action, pas d'idées? Les auteurs dramatiques n'ont plus d'idées ! Et comme c'est joué ! Je jouerais la comédie mieux que ça, moi, et peut-être toi aussi !

ANSELME

Pourtant, sacrebleu !...

VALENTIN

Vois-tu, Anselme, tout cela est la lin de quelque chose. Notre heure a sonné, notre tour est venu. Ce n'est pas ton avis?

ANSELME

Je te le donnerais bien, mon avis, mais tu m'empêches de parler.

VALENTIN

Empêcher les autres de parler, c'est ce qu'on appelle l'éloquence.

ANSELME

Valentin ! Valentin! Tu m'épouvantes. Tu as donc de l'ambition?

VALENTIN

Ah ! ah !

ANSELME

Mais que te faut-il de plus? Tu as tout ce qu'un homme peut souhaiter à notre époque. Deux mille quatre cents francs par an, et une place où il n'y a absolument rien à faire. Tu te portes bien, tu es beau garçon...

VALENTIN

Oh!

ANSELME

Ne dis pas le contraire.

VALENTIN

Ce n'est pas non plus ce que je voulais dire.

ANSELME

Entendons-nous, pourtant, entendons -nous... Tu es plutôt laid...

VALENTIN

Hein!

ANSELME

Tu as les traits irréguliers... le nez un peu trop gros... la bouche un peu trop grande... Mais tout de même, en te voyant, on dit : « C'est un beau garçon... » Parce que tu as une chose terrible : tu as une figure sympathique. Quand tu dis des bêtises, on ne s'en aperçoit qu'un moment après. Tu n'es qu'un égoïste, mais on ne t'en veut pas, parce que tu n'as pas l'air de t'en douter. Tu seras insupportable le jour où tu cesseras d'être content. Tu as tous les défauts, enfin, qui

Page 1