‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 91 sur 269 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

VALENTIN

Venez voir les journaux illustrés que j'ai tôçus de Paris, cette semaine...

MARTHE

Où sont-ils?

VALENTIN

Dans mon bureau...

MARTHE

Merci...

Vous ne voulez pas?

MARTHE

Non.

VALENTIN

Pourquoi?

MARTHE

Parce que, lorsque nous serons dans votre bureau, vous essayerez de m'embrasser comme l'autre fois. Je résisterai. Nous nous fâcherons, et ce n'est pas la peine de se fâcher quand on est si bons amis.

VALENTIN

Oh ! c'est bien ! c'est bien !

MARTHE

Il y a un moyen si simple que je ne résiste pas quand vous m'embrasserez ! . . . Au contraire ! . . .

VALENTIN

Et lequel ?

MARTHE

C'est de me demander ma main. Je vous l'accorderai à l'instant même. Nous nous marierons dans un mois et vous verrez, alors, vous verrez, comme je me laisserai embrasser.

VALENTIN

Vous savez bien que je vous aime, et que nous nous marierons un jour ou l'autre.

MARTHE

C'est que justement, je voudrais savoir quel jour.

VALENTIN

Nous n'avons pas, ni vous ni moi, ce qu'on peut appeler une position. Il faut attendre.

MARTHE

Comment! Nous n'avons pas de position... Je suis institutrice, vous êtes bibliothécaire. Le bibliothe'caire et l'institutrice, il n'y a pas d'union mieux assortie.

VALENTIN

Je rêve à autre chose pour vous, pour moi, pour nous deux, enfin.

MARTHE

Et qu'est-ce que vous rêvez?

VALENTIN

Dites, ma petite Marthe, est-ce que vous êtes résignée à enseigner toute votre vie, ba, be, bi, bo, bu, à des gamins qui se moquent de vous?... Est-ce que cela vous paraît le comble de la félicité de rédiger des rapports sur le vagabondage ? et le comble de l'ambition d'avoir un jour les palmes académiques ?

MARTHE

Mais c'est très gentil, les palmes !

VALENTIN

Moi, je rêve une existence plus brillante que celle-là!... Je rêve l'élégance, je rêve le luxe... Et vous?... Et vous?... Ça ne vous tente pas tout ça? Ça ne vous tente pas? Eh bien ! moi, je vous les donnerai un jour, le luxe et l'élégance! Je ne sais pas encore comment, mais je vous les donnerai. Réfléchissez, ma petite Marthe, réfléchissez!

SCKN'E III

MARTHE

Ah ça! mon ami, pensez-vous que je n'y ai jamais réfléchi? Mais je l'aurais eu, le luxe, si je l'avais voulu !...

VALENTIN

Vous?

MARTHE

Oui, moi... à Paris, quand nous habitions encore avec ma vieille tante qui nous avait élevées, ma sœur et moi. Nous nous destinions à l'enseignement toutes les deux; nous venions de terminer nos études. Ça avait été très dur. Enfin, le dernier examen passé, je fus nommée à Savigny. Au moment où j'allais partir, un monsieur, d'ailleurs très bien, pas trop âgé, riche, m'offrit de ne pas aller à Savigny, et de rester, au contraire, à Paris, avec lui. Oh! je n'hésitai pas et je refusai. Je trouve qu'avant de se mal conduire, une femme doit faire tout ce qui est possible pour se conduire bien, et l'on n'a le droit de mal tourner que lorsqu'on ne peut pas faire autrement... Pendant que ce monsieur me faisait cette proposition à moi, un autre monsieur en faisait une toute pareille à ma sœur, qui est deux fois plus jolie que moi.

Seulement, elle accepta, votre sœur?

MARTHE

Je ne la blâme pas. Elle a fait ce qu'elle a voulu.

VALENTIN

Et quand une femme fait ce qu'elle veut, on sait ce que ça signifie.

MARTHE

Voilà pourquoi je suis aujourd'hui institutrice

à Savigny, qui est une petite ville où je ne m'ennuie pas du tout; et voilà pourquoi aussi je ne veux pas être votre maîtresse. Comme maîtresse, voyez-vous, je ne serais bonne à rien ; tandis que je ferais, il me semble, une excellente femme légitime. Epousez-moi, je vous assure que vous ne vous en repentirez pas. Et puis, il y a encore un détail : c'est que je vous aime. Pensez un peu à tout ça.

VALENTIN

Je vais y penser.

MARTHE

Et maintenant, les cinq minutes sont écoulées. . . Je vais voir mon inspecteur... A tout à l'heure. Vous me direz le résultat de vos réflexions...

VALENTIN

Oui.

MARTHE, â Anselme-

La lettre V... n'est-ce pas, monsieur Anselme?...

(Elle sort.)

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