‹ Théâtre complet (volume 4)Chapitre 142 sur 261 · SCENE M · texte numérisé non relu

SCENE M

MADAME HÉLION, MADAME GRANGER, puis ROSE, puis PAGELET.

MADAME HÉLION

Sans compter que je me fais une véritable fête de voir la figure de mon mari quand je lui aurai escamoté la jeune personne. Ce sont les petits bénéfices des femmes négligées.

Entre Rose.

ROSE

Vous désirez me parler, madame?

MADAME IILLIOX.

Voici ce dont il s'agit, mademoiselle. Je me suis occupée de vous cette après-midi. Nous avons pensé, madame Granger et moi, qu'Userait plus honorable et plus pratique, dans votre posi-

tion, d'avoir une place fixe que de courir la ville

en quête de linge à raccommoder. Je viens de

voir une de mes cousines, madame de Cayeux,

qui habite ses terres presque toute l'année et qui

consent à vous prendre au château avec elle.

C'est une affaire arrangée. Vous pouvez aller la

trouver de ma part. Madame de Cayeux est une

femme fort indulgente ; elle vous traitera très

bien.

Je n'en doute pas et je vous remercie, mais je ne cherche pas de place ; ma vie, aujourd'hui, est organisée autrement et je préfère n'y rien changer.

MADAME I1ÉLIOX.

Ah ! ça, mais vous refusez, je crois?

rosi:.

A mon grand regret, oui, madame.

MADAME HÉLION

Comment, vous êtes seule, dites-vous, sans ressources, et vous refusez une véritable aubaine, votre avenir presque assuré ! Voilà qui est curieux, par exemple !

MADAME ORANGER

En effet!

ROSE

Je suis satisfaite de mon état; il me suffit, je m'y trouve indépendante.

MADAME IIÉLI0X.

Vous appelez cela de l'indépendance : obligée de mendier, de maison en maison, un ouvrage que l'on ne vous donne pas toujours!...

ROSE

Je ne le mendie pas, madame, je le demande.

Et d'ailleurs, je ne suis pas humiliée le moins du monde, soit qu'on m'en donne, soit qu'on ne m'en donne pas.

MADAME IIKLK >N*.

Je vous préviens que vos airs de fierté et de vertu ne m'en imposent guère... Je commence à soupçonner les idées que vous avez en tète.

ROSE

J'ignore les idées que vous me prêtez, madame. Il est clair que. quand mon père vivait, je ne songeais pas à être une ouvrière. J'avais tort. Une jeune fille sans fortune devrait tout prévoir. Aujourd'hui, par suite d'événements qui ne sont pas tous de ma faute, je suis obligée de travailler du seul métier que je connaisse : il est souvent très dur, mais j'aime encore mieux le faire que d'être aux gages de n'importe qui. Je ne vois vraiment pas en quoi cela peut vous offenser.

MADAME IIÉLION.

Mais, ma parole, vous êtes étonnante ! Vous ne vous rendez pas compte de votre situation. Savez-vous bien q u e sans monsieur Pagelet, aucune maison de la ville ne vous serait ouverte, et la mienne toute la première?... Et vous faites la dédaigneuse, comme si la place que je vous offre n'était pas à la hauteur de votre mérite !

EN ISE.

Je ne me crois aucun mérite, madame. Je n'ai qu'un but, qui est de continuer à gagner ma vie, comme je la gagne en ce moment. Je suis surprise de l'importance que vous attachez au refus le plus simple et le plus naturel.

MADAME HÉLION, à madame Granger.

Allons, je vois que les choses sont plus avan-

Cées que je ne pensais ! Mouvement de Rose : Que vous disait donc mon mari, quand je suis entrée

tout à l'heure?

rose.

Oh! Pourquoi ne m'avoir pas accusée franchement, madame? Je n'aurais pas été longue à me disculper!...

M \HAMK HÉLION.

Je répète ma question... que vous disait donc monsieur Hélion ?

ROSE, après uni' pause.

Demandez-le-lui, madame...

MADAME I1ÉLI0N, avec un geste de colère.

Il ne faut pas vous faire d'illusion de ce côté-là! Et je vous jure que ce n'est pas mon mari qui réparera les injustices du sort à votre égard. Vous me trouverez sur votre chemin.

ROSE

Je n'ai rien à craindre de personne. Vous êtes bien prompte, madame, à imaginer toutes sortes de vilenies. Vous n'avez entendu ni ce que m'a dit monsieur Hélion, ni ce que je lui ai répondu. Pourquoi faites-vous donc sur moi des suppositions aussi outrageantes? Croyez-vous qu'il suffise qu'un homme soit riche pour que toutes les femmes tombent dans ses bras? Quant à moi, j'ai beau n'avoir entendu parler toute ma vie que de sous et de dettes, j'ai beau n'avoir pas dix francs dans ma poche, jamais l'argent ne m'a procuré une émotion ni imposé le respect. Et si j'avais autant de fortune que vous, il me semble que je serais plus généreuse de caractère.

MADAME HÉLION

Je n'éprouve aucun remords de ma conduite à

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