ACTE I, SCÈNE IX
lui-même. Elle fait deux ou trois pas vers la porte. Je
vais partir pour Maurichard, ce soir.
LUCIE
Alors, je vais vous annoncer encore quelque chose, qui vous prouvera que je viens de sa part.
ROSE
Quoi?
LUCIE
11 se marie.
ROSI.', passant ses mains sur son front.
Lui ! Levant la tête.) Ce n'est pas vrai!
LUCIE
11 épouse Madelon Ledru, de chez nous, qui lui apporte en dot la ferme de Chevilly, qui est une belle ferme.
ROSE
Quelle misérable vous faites, tout de môme ! Mais non, il ne se marie pas, j'en suis sûre!... C'est toi qui es envieuse, c'est toi qui es jalouse, c'est toi qui as inventé cette infamie !
LUCIE
Jean est décidé, tu entends? II aime Madelon et rien de ce qu'on pourra lui dire ne le fera quitter le pays. Vous voyez que ce n'est point la peine de lui faire des scènes, ni de causer du scandale dans la commune par votre présence.
rosi;. Lui! Il se marie!... Lui!... Ah! le malheureux! Ah! le fou! Il était donc capable d'une action aussi basse? Est-ce possible? iMais non!- Tout seul, il n'y aurait pas songé de sa vie. Votre mère et vous, vous l'avez trompé comme un enfant. Qui sait quelles choses ignobles vous avez inventées sur moi, toutes les deux?
LUCIE
( m n'a eu besoin de rien inventer du tout. C'est Jean qui a iini par voir que sa conduite le menait à la perdition, parce que si le bon Dieu avait voulu que vous soyez sa femme, il vous aurait envoyé des enfants. Si vous aviez eu un enfant seulement, la mère aurait consenti.
R( >SH. avec mépris.
Je vois que vous êtes toujours superstitieuse.
LUCIE
Toujours ! Tout le monde l'est, cbez nous.
R( )>]'.. s' approchant d'elle.
Avez-vous été assez hypocrite et assez lâche, quand vous avez écrit à Jean que sa mère était malade ! J'aurais dû deviner la vérité rien qu'en me rappelant vos yeux et vos lèvres !
LUCIE
Tous les moyens sont bons, quand on déteste les gens. Je vous détestais. Vous avez attiré mon frère, qui est le seul homme de la famille; vous l'aviez arraché de la ferme. On ne se fait point aimer de ceux à qui on cause de pareils malheurs. Mais aujourd'hui, le mal est réparé. Nous avons pris notre revanche et je ne vous en veux plus ! On peut donc causer. Elle s'assied. Nous ne sommes point de méchantes gens, Rose, malgré ce que vous pensez. Jean vous quitte, c'est nous qui l'avons décidé, ça, c'est vrai ! Mais nous n'avons point l'intention de vous abandonner sans arment dans une ville. Je vous ai apporté une somme pour vous aider à vous tirer d'affaire. Il n'y a pas beaucoup de gens à la campagne qui se conduiraient comme nous !