‹ Théâtre completChapitre 21 sur 226 · I. \ BAUDIl RE, prenant le* main» d'André · texte numérisé non relu

I. \ BAUDIl RE, prenant le* main» d'André

Quelle chance, mou bon ami, de vous revoir un peu !... E1 de vous féliciter.

hr quoi, mon Dieu?...

LA BAUDIÈRE.

!><• cette merveilleuse transformation... Je ne vous ai, pour ainsi dire, plus aperçu depuis ce temps-là .. Mais je vous suivais de loin, je vous admirais !...

J( >SSAN.

Oh! oh!...

LA BAUDIÈRE.

Si! si!... La façon dont vous avez quitté la fête, tout d'un coup, à l'anglaise : « Bonsoir, je vous ai assez vus ! » après les succès de toutes sortes que vous aviez, les femmes... le plaisir...

!< «SAN

La Baudière! La Baudière!...

LA BAUDIÈRE.

Ce n'est pas avec moi qu'il faut faire le modeste .. Qu'est devenue cette superbe créature qui voulait tout le temps se tuer pour vous?

JOSSAN.

Mais non!... Elle ne voulait pas se tuer pour moi... elle voulait me tuer pour elle.

4G LA CHATELAINE

LA BAUDIERE.

N'importe!... puis, sans transition, le travail acharné, la vie avec des ouvriers, au milieu des machines, ça indique un rude tempérament!... quelque chose dans la cervelle!

JOSSAX.

Vous oubliez un détail qui rend ma conduite moins héroïque : j'étais complètement décavé.

LA BAUDIÈRE.

Ah ! le fait est que vous en avez perdu, de l'argent! Et gaspillé... Car vous étiez aussi riche que votre sœur : soixante ou quatre-vingt mille francs de rente.

JOSSAN.

Quatre-vingts...

LA BAUDIÈRE.

Mon Dieu! Mon Dieu!... Je vous voyais quelquefois, au cercle, tailler des banques avec une déveine noire... Vous aviez toujours l'air imperturbable et souriant, c'est une justice à vous rendre. Moi, je me promenais autour du tapis vert, je m'intéressais à vous, étant lié depuis longtemps avec votre famille, et je pensais : « Faut-il qu'un être soit abruti! » Je vous demande pardon...

JOSSAX.

Ne vous gênez pas.

LA BAUDIÈRE.

« Pour passer toutes ses nuits à donner des neufs aux deux tableaux en ayant continuellement baccara! » A ce moment-là, je ne vous le cache pas, j'étais convaincu que vous Uniriez très mal.

Et moi donc!

LA BAUDIl l:i

Tout de môme, hein ! Le jour <>ù vous avei jeté sur le lapis votre dernier billet de cent francs, vous n'avez pan en de remords?

Jl ISSAN.

J'avais reçu le matin vingt-cinq mille francs*

c'esl lout oe qui me rotait, absolument tout... Cela représentait le pria d'un petit moulin qui u'est pas loin d'ici, le moulin «le Lorsay. J<" suis

allé le revoir hier. Il ue tourne pas très fort, il a l'aspect mélancolique d'un moulin quia été perdu au Lact aia, en une nuit. Je me rappelle que vers deus heUresdu matin, j'avais cent cinquante mille francs devant moi.

LA BAUDIÈRE.

Sacrebleu!... Il fallait vous en aller.

JOSSAN.

Il le fallait, certainement. Mais j'avais mon idée,..

LA BAUDIÈRE.

Qui était de tout reperdre.

1' «SAN

Ce que je fis... Et à quatre heures du matin, environ, j'avais dans ma poche trois pièces de cent sous et sept ou huit francs, je ne me rappelle pas si c'était sept ou huit, de petite monnaie.

LA BAUDIl RE.

Nom d'un chien!... Ça m'émeut! Ça m'émeut rétrospectivement... Et alors?

J( fSSAN.

Je quittai le club après avoir allumé un cigare et je rentrai à pied, sous le regard distrait des

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premiers balayeurs. En arrivant au coin de ma rue, je vis une dame qui se promenait le long des maisons, les mains dans un petit manchon noir et qui n'avait pas l'air de s'amuser. Ce n'était pas la première fois que je la rencontrais dans des circonstances analogues, et elle m'avait déjà fait à diverses reprises les compliments les plus llatteurs sur ma personne, ce qui ne m'avait inspiré aucune vanité. Quand je passai près d'elle, elle leva les yeux vers moi, remarqua probablement que ma figure n'était pas celle d'un homme réjoui et essaya de me consoler par ces mots : <( Eh bien ! Et moi qui suis là depuis dix heures et demie du soir ! » Alors, je pris dans ma poche deux pièces de cent sous qui faisaient un bruit ridicule et je les lui donnai tout en m'éloignant. Je l'entendis derrière moi qui disait : « Chouette ! » sans chercher à me remercier outre mesure. Et nous rentrâmes, moi, chez moi, et elle, je ne sais pas où. Mon cher, je ne vous dirai pas que cette histoire a eu une grande importance dans ma vie, mais c'est tout de môme un de ces petits faits qui vous font réfléchir et qui découvrent en vous des ressorts qu'on ne soupçonnait pas. Je dormis fort bien et en me réveillant le lendemain, j'eus la sensation bien nette que j'arrivais dans un pays dont j'ignorais la langue et où il faillait me débrouiller. Je sautai à bas de mon lit, plein de résolutions vagues mais énergiques et je m'aperçus que j'étais de très bonne humeur.

Ah ! oui... Vous vous êtes joliment débrouillé.

JOSSAN.

Oh! ça n'a pas été tout seul.

kCTE I, SCÈNE XI i'.l

LA BAI DIÈRE.

Oui, vous avez dû en voir de rudes avant d'arriver où voua êtes?... C'esl vrai que vous avez été saisi par huissier et vendu plusieurs fois?...

fOSSAN.

Par autorité de justice. C'est un des rare> cas où la justice ait de l'autorité.

LA BAUDIÈRE.

Vous aviez Fait déjà un commencement d'études pour être Ingénieur?

JOSSAN.

Et j'avais même toujours, à travers mes vagabondages, conservé ce goût-là. Je me suis remis à la besogne, je suis allé voir un ancien camarade à moi, Berniès, qui dirigeait une usine électrique. Il m'a donné une place chez lui, j'ai travaillé, et voilà !

LA BAUDIÈRE.

Dites donc... Il vous a fallu une sacrée volonté pour tout ça... Oh ! si... D'ailleurs, je suis un peu physionomiste, moi... Vous avez de la volonté, de la vraie. Pas la volonté sans relâche et désobligeante, la volonté agaçante, qui s'étale à prof»os de rien, comme... comme bien d'autres, mais a volonté embusquée et secrète, cachée au fourreau comme une épée, et qui sort toute seule le jour du combat.

JOSSAN.

J'ai surtout fait une découverte qui m'a rendu plus de services peut-être que la découverte de mon moteur électrique. J'ai découvert ce que c'était que l'argent, que cet argent que j'avais perdu sans joie, sans émotion, sans but. La plupart de ceux qui le possèdent ne s'en doutent même pas. Us le dépensent sans art et sans ingéniosité

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Ils ne savent pas en jouir. Ils ne savent pas tout ce qu'il contient de vie, de force et de gaieté. Il y en a qui le gaspillent, et qui se croient très généreux, mais ils le gaspillent par égoïsme et parce qu'ils n'ont pas le courage de s'en servir. Oui, je trouve que le mépris hautain de l'argent, loin d'être un sentiment noble, est le signe d'un égoïsme brutal et d'une vaniteuse ignorance de la vie. Moi, je suis arrivé à aimer l'argent, et je vous jure, La Baudière, que cela ne m'empêche pas, je crois, de ne pas être un mufle.

LA BAUDIÈRE, lai prenant la main.

Ça me fait plaisir de vous entendre parler comme ça... Œntre Thérèse.) Ah ! voici ma nièce.

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