‹ Théâtre completChapitre 41 sur 226 · ICTB II, SCÈNE XIII B · texte numérisé non relu

ICTB II, SCÈNE XIII B

.K >ss w Je vais vous expliquer... Ce n'est pas à cause de la vente de Sauveterre. Mais figurez- vous, et je vous demande pardon, moi aussi, de ce que je vais vous dire... Figurez-vous qu'elle et madame de La Baudière avaient fait le projet sournois de ni*- faire épouser la jeune Lucienne; et maintenant que DOUS sommes en rapport, elles ont une peur affreuse que je ne devienne amoureux «le vous. Voilà ce grand mystère.

THÉRÈSE

Ali ! je comprends.

JOSSAN.

Tiens !...

THÉB

Et c'est pourquoi, monsieur, je vous prie plus instamment encore, je vous supplie de reprendre ce papier ou de me permettre de le déchirer. Je ne peux plus accepter.

J< ISSAN.

Mais je ne veux pas... C'est impossible... Quoi!... Il suffirait de quelques paroles aigres d'une personne aussi malveillante que madame de La Baudière pour vous impressionner à ce point et me faire, à moi, un si grand chagrin, oui, un très grand chagrin, car je croirai que tout cela arrive par ma faute, parce que j'ai été imprudent et maladroit.

THÉRÈSE

Oh! non, ne le croyez pas... J'aurai toujours pour vous la reconnaissance la plus vive; je garderai toujours de uns relations, le souvenir le plus délical .

J( >SSAN.

Ce a'est pas votre reconnaissance que j<i veux;

90 LA CHATELAINE

c'est votre amitié'. Vous me l'avez promise, tout à l'heure, vous me l'avez donnée; elle est déjà entrée en moi comme une habitude délicieuse, il ne faut pas nie la retirer. Et vous même, aujourd'hui dans votre solitude, n'avez-vous pas besoin d'un ami sincère? Qu'allez-vous devenir? Quand on songe qu'il n'y a personne autour de vous qui puisse vous défendre, ni même vous donner un conseil? Vous êtes dans une situation qui serait déjà difficile pour un homme énergique, mais qui est impossible pour une femme comme vous. C'est à cela que je pense depuis que je vous ai vue, c'est à cela que je pensais surtout il y a un instant, en vous voyant là, devant cette table, un peu effarée et si ignorante de toutes les choses dures et dangereuses de la vie!... Ces choses, moi je les connais mieux que vous, j'ai lutté contre elles, j'en ai été quelquefois victorieux. Vous, elles vous écraseraient. Et c'est ce que je ne veux pas! Cette idée que vous seriez de nouveau malheureuse, je ne peux pas la supporter. Alors vous devinez ce que je n'ose pas vous dire aujourd'hui, n'est-ce pas?

THÉRÈSK.

Non, non, ne le dites pas... Ce serait un grand malheur, vous vous trompez...

JOSSA.V

Non, non... Je ne me trompe pas. L'amour m'est venu trop vite et il m'a trop brusquement éclaté dans le cœur pour que j'en doute...

thhrèse.

Vous vous trompez... Vous vous trompez... Ce que vous prenez pour l'amour n'est que la sympathie, que l'intérêt que vous inspire une femme seule et 11 n peu triste... et comme vous

v i ! .il. SCÈNE Mil *.l|

êtes très bon, ce sont les circonstances où nous nous sommes rencontrés, surtout, qui vous ont louché.

Non, oon, ce, que je prend» pour L'amour, c'est bien L'amour 1 Kl <-V>l Lonsquil vient ainsi tout d'un coup qu'il esi Le plus, fort. Bst-ce qu'il n'arrive pas que deux êtres se rencontrent dans un paysage gracieux, d'une façon Imprévue?... Ils se regardent, L'émotion vienl et les voilà amants. Nous, ce n'est pas dans un lieu pittoresque que nous aous sommes rencontrés, mais dans la réalité de la vie qui a aussi sa grandeur. C'est elle et non l'illusion ou le mensonge qui a créé mon amour, et elle 1 a créé ardent et durable, je vous le jure!

THi.ni.si:.

Oh! je suis horriblement troublée. Lloignezyous... éloignez-vous... Laissez-moi. Ne me demandez jaiiii» is que ce que peut donner l'amitié ta plus dévouée, la plus tendre...

jossan.

Ce que peuvent donner le dévouement et

l'amitié, l'amour le donne par-dessus le marché. Ah ! je sens que si vous ne deviez pas m'aimer un jour, mon travail serait désormais sans but, ma vie serait inutile et gâchée!...

ÏIIKIîKSi:.

La mienne, à moi, est gâchée depuis longtemps, et elle n'est pas à refaire.

JOSSAN.

Mais, malheureuse, elle est commencée à peine puisqu'elle ne vous a encore donné que des déboires et de la trist «-s.*. Maintenant, elle vous doit de la joie et elle vous paiera Largement. La vie est [ir^ généreuse quand on a confiance en elle.

THÉRÈSE

Il y a entre nous des obstacles insurmontables.

Je Suis mariée... (Sur un mouvement d'André.) Oui, je

vais être libre... c'est vrai... Mais quelle liberté!... Quand je n'aurai plus de mari, j'aurai tout de même mon enfant, un enfant qui a besoin de moi, de tout moi, et que vous ne pourriez pas aimer.

JOSSAX.

Mais je l'aime déjà!... Nous relèverions très bien, nous en ferions à nous deux quelqu'un qui ne serait pas un imbécile, je vous le promets. Non, non, ne cherchez plus, rien ne peut plus nous séparer que notre démence.

THÉRÈSE

Tout nous sépare, au contraire : votre famille, vos habitudes, que sais-je?... Et tant de considérations que vous savez aussi bien que moi. Et tous les gens que nous froisserions, que nous irriterions autour de nous !

JOSSAX.

Dès que l'on est heureux, il y a toujours des gens que cela indigne. Mais je le sais pourquoi vous refusez, pourquoi vous luttez peut-être contre vous-même! C'est parce que je suis riche et que vous êtes pauvre, et ce n'est pas pour d'autres raisons. Vous avez peur d'être accusée (l'intrigue et de duplicité, vous si intelligente et si loyale! Mais, l'important, c'est que nous nous connaissions nous deux, c'est que nous sachions, moi, qui vous êtes, vous qui je suis. Le reste n'existe pas. Eh bien! oui, je suis riche et si je ne l'avais pas été, nous n'aurions probablement jamais échangé deux paroles, jamais je ne vous aurais rencontrée, jamais je ne vous aurais aimée.

A< i i II, SCÈNE XIII 03

El après? quel déshonneur y a-t-il, si mon amour est noble et ardent? La fortune que j'ai, je l'ai durement conquise, et je vous l'offre parce que cela me plaît, <it vous L'accepterez, non parce que vous êtes intéressée, mais parce que vous êtes généreuse. Oh! mon amie, il y a des sentiments qui ne sont pas dignes de vous... Oui, l'argent a détruit et souillé bien des amours, mais c'étaient des amours suspects et frivoles; sur le nôtre, il serait impuissant. En cela, il faudrait penser comme ces belles châtelaines d'autrefois, qui vivaient entre ces murs où nous sommes. Elles n'étaient pas aussi raffinées que nous. Elles dépensaient l'or et L'amour sans compter. Elles les donnaient l'un et l'autre comme elles les recevaient, sans honte, avec toute la violence de leur cœur. Et quand elles couvraient leur amant de bai-ers, de pistoles et de doublons d'Espagne, elles n'y mettaient pas de subtilités ni de scrupules, elles ne songeaient qu'à lui rendre l'amour et le combat plus faciles.

THÉRÈSE, lui tendant la main.

Mon ami, mon ami !... Laissez-moi ne pas vous répondre tout de suite. Laissez-moi penser un peu à vous et à ce que vous m'avez dit...

JOSSAN

Oui... Oui... à bientôt... A demain... Je ris parce que je me figure cette bonne madame de La Baudière qui m'attend dans le parc avec anxiété... Savez-vous, comment son mari l'appelle? Catherine de Médicis. Me voyez-yous ayant pour bellemère Catherine de Médicis? Allons! allons, nous commençons à dire des bêtises... C'est signe que tout va bien... A demain...

// bêise lu main </'* Thérèse et sort.)

04 LA CHATELAINE

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