SCÈNE PREMIERE THÉRÈSE, seule, puis JOSSAX
(Ali lever dû rideau, Thérèse est assise et lit. Bientôt elle se lève, va à gauche à la balustrade de la terrasse, regarde et sourit.)
THÉRÈSE, seule.
Ail ! (Elle va vers la gauche à la rencontre de queliju'un
en s'avançanl dans l'intervalle qui est entre la terrasse et le
château. Entre ÂJidré. Elle lui tend la main.: Comment
êtes- vous venu?...
JOSSAN.
En voiture, tout simplement, mais j'en ai un peu honte. Sauveterre est un lieu où on devrait arriver à cheval, et môme avec une épée au côté. A propos, savez-vous qu'en 1574, le duc d'Anjou a l'ait égorger, ici même, un de vos ancêtres, pour lui enlever sa femme?
THÉRÈSE
En êtes- vous sûr ?
\< i i in. SCÈNE l 95
;san
Je l'ai lu dans un opuscule sur Sauveterrë que j'ai trouvé à Angers..: Mais ce donl je suis encore plus sur, c'esl que. depuis dimanche, je ne vous ai vue que deux fois. El encore il m'a fallu des prétextes d'une ingéniosité!... Tenez, je vais de ce pas visiter un étang aveti diod beau-frère et ma sœur. Ils m'attendent à un pelil village pies d'ici. Pour m 'échapper, j'ai soutenu que j'avais besoin de mesurer la hauteur de cette balustrade, et j'ai emporté un mètre... Le voici... (Il sort un roulent. La balustrade aurait soixante-quinze eentimètres de hauteur, que ça ne m étonnerait pas. Voilà à quels stratagèmes nous condamne l'opinion publique.
THÉRÈSE
(Jue dit votre sœur?
.loSSAN.
Lllc me boude, c'est admirable! Et mon beaùfrèrè est enchanté de voir sa femme me bouder. Il me fait des plaisanteries d'agriculteur. Je m'amuse suffisamment. Dois-je parler aussi des La Baudière? Oui, après quoi nous ne parlerons plus que de nous. Madame de La Baudière et ma sieur trament des complots à faire frémir : je les vois échanger des sourires d'une enfantine férocité. La Baudière qui est un être délicieux, intrigue contre sa propre femme pour marier la jeune Lucienne avec un petit avocat dont j'ai l'ail la connaissance et qui est très gentil. Je crois que je vais avoir à Angers un procès sans la moindre importance; je le lui confierai, il me le fera perdre, ça le lancera. Seulement, en ce qui nous concerne, un de ces jours, je prendrai ma sœur à part et je lui intimerai l'ordre d'avoir à vous aimer beaucoup. Et maintenant qu'il ne
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soit plus question de personne. Qu'avez-vous fait hier?
THÉRÈSE
Je n'ai pas bougé d'ici, sauf une promenade dans le parc avec Jacques. J'ai lu et j'ai songé.
jossan.
A quoi?
THÉRÈSE
Cherchez !
JOSSAN, lui prenant la main el la regardant.
Thérèse, vous ne vous imaginez pas comme ce cadre d'ancienne France, avec tous ses souvenirs de drame et de joie, comme ce ciel léger vont divinement à votre visage!... Oui... je voudrais pouvoir vous parler tout à coup en vieux français. Malheureusement, nous ne le savons ni l'un ni l'autre. Moi, je ne me rappelle qu'un mot : Je t'ayme. En voilà un qui n'a pas changé. Nous le prononcerons éternellement de la même façon ; son affaire est bonne, il n'a rien à craindre.
THÉRÈSE
Oh ! André, c'est la première fois que j'ai la sensation que la vie n'est pas faite uniquement d'ennuis, de devoirs mornes et de menaces. Môme jeune, même très jeune, ici dans ce château, entre mon père malade, ma mère inquiète, je n'ai jamais eu peut-être la vraie gaieté, la gaieté sincère et vivante. Mon mariage m'a été tout de suite un remords. Que serais- je devenue si je n'avais pas eu d'enfant? Et me voilà transformée grâce à vous, grâce à votre vaillant caractère. Je suis très heureuse... je vous aime!
jossan.
Oui, nous sommes « presque » très heureux.
IUl l:
Non, nous sommes très heureux. Ne nous bâtons pas d'être plus heureux. Goûtons une à une les heures que nous vivons en ce moment, -i douces, si impré> ues pour moi, que je regrette celle qui vient de partir, que j'ai peur que 1 autre ue lui ressemble pas.
,ii >ss \.\
Je vous défends «l'avoir peur! Oh! ma chérie, ma chérie, comme vous redoutez le mal...! comme vous cherchez dans l'avenir tout ce qui pourrait vous nuire, tout ce qui pourrait vous menacer. Mais il ne faul pas trop regarder dans l'avenir, ça nous enlève tout courage. Non, non, notre amour est invincible parce qu'il est né librement et aisément, sans rien détruire autour de lui. Vous étiez abandonnée et trahie, mon cœur est allé à vous. Nous n'avons heurte ni blessé personne, et c'est tant mieux, car le bonheur fait avec la douleur des autres, n'est pas durable. Voilà pourquoi je crois à notre bonheur, à nous, je crois que nul ne le brisera et si quelqu'un l'essayait, je vous jure, Thérèse, que ce serait tant pis pour lui ! Viens dans mes bras un instant...
// l'attire à lui.
THÉRÈSE, après un temps.
VA maintenant, je vous renvoie.
j< ISSAN.
VA pourquoi?
Parce que votre sœur vous attend.
JOSSAN.
C'esl vrai... Vous ne trouvez pas tout de même que c'est un peu agaçant d'être surveillés comme deux écoliers?...
98 I.A CHATELAINE
THÉRÈSE
Xon, c'est charmant, au contraire. A demain.
JOSBAN.
A demain ou à tout à l'heure, car si je peux m 'échapper, je repasserai par Sauveterre. Je ne vous ai pas dit le quart de ce que j'avais à vous dire. Vous n'attendez pas de visite?
THÉRÈSEï l'l> prenant le bras en riant.
Pas l'ombre, Dieu merci. Je vous accompagne.
(Ils sortent par lu droite.)